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Le Musée de la chasse et de la nature poursuit sa mue engagée pour devenir un véritable observatoire des relations à notre environnement et écosystème, à travers expérimentations et savoirs partagés au croisement de l’art, des sciences du vivant et de la sociologie. Un homme est à l’origine de cette mutation, Claude d’Anthenaise qui depuis son arrivée ne cesse d’ouvrir le champ des possibles, s’adressant à un public toujours plus large et friand de ces expériences singulières, diurnes ou nocturnes. Nous l’avons rencontré.

Mowwgli : Lional Sabaté et Marlène Mocquet investissent respectivement la cour et le cœur des collections du musée, pourquoi les avoir invités et en quoi leurs œuvres résonnent t-elle avec l’univers des trophées, peintures ou animaux naturalisés ?

Claude d’Anthenaise : Le musée de la chasse et de la nature, au travers de ses collections permanentes et de la manière dont elles sont agencées, mais également par le biais de ses expositions temporaires, s’intéresse à la question de la relation de l’homme à la nature et en particulier de l’homme à l’animal. Nous invitons systématiquement des artistes qui ont un point de vue particulier sur ces questions. C’est le cas pour Lionel Sabaté et Marlène Mocquet.

Dans son travail Lionel Sabaté utilise des matériaux de rebus, poussières, déchets, débris organiques qu’il collecte et recycle pour illustrer cette idée que « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Il y a déjà plusieurs années que je m’intéresse à son travail. Ainsi, le musée avait financé la production de sculptures destinées à la Biennale de Sologne. Pour son exposition dans la cour du musée, il a utilisé certaines de ces œuvres déjà produites et les a complétées afin de proposer quelque chose d’original. Intitulée « La Sélection de parentèle » l’installation exprime une forme de symbiose entre le végétal, l’animal et l’humain, loin de la théorie darwinienne qui fonde l’évolution sur la concurrence et la lutte des composantes de la nature entre elles.

Quant à elle, Marlène Mocquet incarne une démarche très différente. J’ai fait sa connaissance lors de son exposition au centre d’ arts de Malakoff il y a 4 ans, puis je suis allé la voir pendant sa résidence à la Manufacture de Sèvres. J’ai été immédiatement séduit par ses céramiques où la figure animale est très présente et j’ai pensé qu’elles s’inscriraient parfaitement dans le cadre du musée. A l’origine, j’imaginais que ses sculptures viendraient seulement apporter une ponctuation aux collections permanentes dans lesquelles elles viendraient s’infiltrer. Mais, au fur et à mesure de nos échanges s’est précisé le projet d’une exposition plus importante qui permettrait de présenter le travail réalisé à Sèvres ainsi que des pièces nouvelles, peintures et sculptures. Marlène Mocquet s’est prêtée au jeu en créant de nombreuses œuvres inspirées par le contexte du musée. Ainsi ses peintures intègrent des motifs animaliers qu’elle a empruntés à nos collections. Elle les a conçues pour des espaces d’exposition précis, les substituant à certaines peintures accrochées aux murs tout en respectant l’organisation thématique des salles. Le parcours s’achève avec une céramique monumentale « En plein cœur » qui est une synthèse de ce que l’artiste a perçu du musée : l’œuvre est une sorte de réserve, tout à la fois drôle et mystérieuse, abritant animaux et créatures fantasmatiques. Le thème de la dévoration unifie les différentes propositions de Marlène Mocquet. Au musée de la Chasse et de la Nature, son exposition s’inscrit parfaitement dans un contexte conçu à la manière d’un cabinet de curiosités avec une présence affirmée de l’art décoratif. En même temps, l’œuvre qui explore un aspect particulier de notre relation à la nature s’inscrit bien dans le propos général du musée.

M. : Quel a été le point de départ de la rencontre entre Roger Ballen, photographe et Hans Lemmen, dessinateur qui imaginent pour le musée de la chasse et la nature une fascinante collaboration à 4 mains sous la forme d’un « cadavre exquis » ?

C. d. A. : La relation du musée avec Hans Lemmen ne date pas d’aujourd’hui puisqu’en 2014 nous lui avions consacré une exposition, à l’occasion de Drawing Now. Originaire des Pays-Bas et résidant en Belgique, c’est un artiste très concerné par les questions écologiques : la relation au territoire, à l’espace, à l’animal qu’il traduit dans une esthétique qu’on dirait volontiers surréaliste. Il a contribué à l’illustration de la revue Billebaude édité par le musée. Il m’a fait découvrir le travail de Roger Ballen, photographe d’Afrique du Sud dont j’ai approfondi la connaissance à travers l’exposition que lui a consacré la galerie Karsten Greve. Ballen est un artiste intéressé par la représentation du Quart monde en Afrique du Sud. Il rend compte de la promiscuité entre hommes et animaux dans ce contexte particulier. Hans Lemmen a souhaité entreprendre un échange artistique avec lui pour créer des œuvres à quatre mains. Incorporant des éléments graphiques ou sculpturaux dans sa pratiques de la photographie, Roger Ballen a été tenté par ce défi. Ils ont décidé de s’associer pour ce qui peut faire penser à la pratique des « cadavres exquis » des Surréalistes. Séparés par plusieurs milliers de kilomètres, chacun s’est appliqué à créer à partir d’éléments graphiques conçus par l’autre. L’exposition produite par le musée de la Chasse et de la Nature devrait être présentée l’année prochaine au musée Bonnefanten de Maastricht.

M. : En matière de fréquentation qui n’a cessé de progresser dernièrement, quelle est la part de public familial et curieux ou amateur d’art contemporain ? et comment vous adressez vous à ces curieux, pas forcément sensibles à la création contemporaine ?

C. d. A. : Nous faisons régulièrement des études de public. En termes de statistiques je dirai qu’un tiers de nos visiteurs correspond au public familial : parents accompagnés de jeunes enfants sensibles à la proximité avec les animaux naturalisés. De ce point de vue, le musée propose une visite assez ludique.

Il y a depuis l’affirmation de la présence de l’art contemporain consécutive à la réouverture du musée en 2007, un bon tiers de visiteurs qui viennent pour cela, qu’ils soient « primo-visiteurs » ou « récidivistes ». Cette proportion est en constante progression et tributaire des expositions temporaires.

Quant au reste, ce sont des touristes étrangers ou français. Ils viennent découvrir un musée-maison dans un hôtel particulier du Marais ou bien des amateurs d’art intéressés par les riches collections (peintures du XVIIIème siècle notamment). Je ne dois pas méconnaître non plus le public de proximité qui vient profiter des différentes propositions culturelles.

Tout l’enjeu pour nous est de nous adresser à ces différents types de visiteurs en diversifiant les genres et les thèmes d’expositions (art contemporain, art patrimonial) et en proposant une programmation événementielle. C’est le cas lors des « Nocturnes » du mercredi soir où le musée accueille différents types d’animations (projection cinématographique, concert, conférence) dans un format que j’ai souhaité convivial. Une attention particulière est portée au public cible que sont les 25-35 ans. A leur intention a été récemment organisée une Fête de l’ours (carnaval et soirée dansante) qui a connu un grand succès.

M. : Votre musée s’agrandit et gagnera 300m² supplémentaires en septembre 2018, parlez-nous de cette belle opportunité et de ses objectifs.

C. d. A. : Malgré l’agrandissement en 2007 qui a permis d’ouvrir le musée sur 2 hôtels mitoyens, nous sommes toujours à l’étroit. Certaines fonctions généralement associées aux musées restent insatisfaites (librairie, cafétéria). Une opportunité de développement s’est présentée avec la mise en vente d’un ancien garage, situé rue des Archives. Nous en avons fait l’acquisition conjointement avec la fondation Cartier Bresson. Celle-ci devrait y installer son musée et ses réserves. En ce qui nous concerne, nous y transfèrerons l’ensemble des services administratifs. Au gré de ce déménagement, nous dégageons des espaces disponibles pour d’autres fonctions. Ainsi nous pourrons disposer d’un point de vente pour toutes les publications que nous éditons, mais également pour certains ouvrages que nous voulons soutenir, notamment dans le domaine de l’environnement. Un coin cafétéria devrait contribuer à donner une image plus conviviale du musée. Par ailleurs ce gain de surface permettra de rétablir l’intégralité du parcours d’exposition permanente. En effet, les salles consacrées à la question animale dans le monde contemporain (différences de statut et de traitement selon les espèces) ont dû laisser provisoirement la place à un espace d’exposition temporaire.

M. : La fondation Sommer, domaine de Belval (600 hectares forestiers clos) s’engage auprès de la création contemporaine à travers une résidence d’artistes. Comment s’organise cette initiative ? et quels sont les liens avec les artistes exposés au musée ?

C. d. A. : Ce domaine est l’ancien territoire de chasse de François Sommer, fondateur du musée. Celui-ci en avait fait une réserve naturelle et avait souhaité son ouverture au public. Ce « parc de vision » est rapidement devenu l’une des attractions touristiques du département des Ardennes. Diverses circonstances ont cependant conduit à sa fermeture, le domaine gardant une vocation scientifique et pédagogique : étude du gibier, agroforesterie (culture des arbres) et enseignement d’une chasse éthique et respectueuses de l’environnement. Lors de la rénovation du musée entre 2005 et 2007 j’ai souhaité faire de celui-ci une sorte de belvédère ouvert sur un pan de nature, précisément celle du parc de Belval. Ce territoire étant en quelque sorte « l’ADN » de la Fondation François Sommer dont dépend le musée. Beaucoup d’éléments présents dans le musée font ainsi référence à Belval. De manière symbolique, j’ai demandé aux artistes qui ont contribué au chantier muséographique d’y aller pour s’en inspirer ou pour le citer dans leur œuvre. A partir de là a germé l’idée d’une résidence d’artistes plus institutionnalisée. Elle devrait permettre aux créateurs, d’origine urbaine pour la plupart d’entre eux, de se confronter à la ruralité et aux impératifs de gestion de la nature. Le contexte ardennais, avec la crise agricole, le déclin démographique et économique, est représentatif d’une certaine campagne française, bien éloignée de l’idéalisation agreste portée par les médias et l’industrie agro-alimentaire. Au début, les artistes venaient s’inspirer de la beauté du domaine, s’efforçant d’en rendre compte. Mais, assez rapidement, a émergé l’idée d’ouvrir la résidence sur l’extérieur et d’appeler les artistes à travailler non seulement à partir du site mais avec la population locale. Dans cette optique nous avons reçu différents artistes issus du Master Programme d’Expérimentation en Arts Politiques (SPEAP) institué par le philosophe Bruno Latour à Sciences Po qui tentent de renouveler nos représentation de la nature. Leur expérience fournit le contenu d’une exposition prévue l’été prochain au musée. Belval est donc un lieu expérimental que nous souhaitons engagé sur ces questions relatives à l’art et à l’environnement. Nous aidons financièrement la production des œuvres réalisées sur place, sans que cela débouche systématiquement sur une exposition à Paris. En revanche, j’essaye de mettre en place un partenariat avec le musée de l’Ardenne à Charleville-Mézières, permettant de disposer en ce lieu d’un espace dédié. Cela permettrait de restituer localement les expériences artistiques initiées à Belval, « compensant » en quelque sorte la fermeture du domaine au public. L’automne dernier, à l’issue de sa résidence le photographe Thierry Gérard a inauguré le partenariat. Les étudiants de Bruno Latour pourraient prendre sa suite. Un nouveau projet à bâtir !

INFORMATIONS PRATIQUES :
• Unleashed
Roger Ballen et Hans Lemmen
Exposition présentée dans le cadre du Mois de la Photo du Grand Paris
Voir article sur l’exposition :
http://mowwgli.com/12389/2017/04/04/musee-de-chasse-de-nature-accueille-roger-ballen-hans-lemmen/
• Artistes invités : Marlène Mocquet – En plein cœur
Lionel Sabatté – La sélection de parentèle
Du 7 mars au 4 juin 2017
Le Musée de la Chasse et de la Nature
62, rue des archives
75003 Paris
https://www.chassenature.org

PROCHAINEMENT :
Animer le paysage sur la piste des vivants
Du 20 Juin au 17 Septembre 2017
Hors les murs :
Natures Sauvages au musée de Cadillac (Gironde)
Chassé croisé au château de Champlitte (Haute Saône)
Partenariats : D Days 2017,Cire Trudon, Printemps des poètes, festival Paris Musique…

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