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Agnès Grégoire, directrice de publication du magazine PHOTO est notre invitée de la semaine (lire son portrait publié lundi 3 avril), dans le cadre de sa carte blanche, elle partage avec nous son tout dernier coup de cœur, le beau et jeune regard de David Uzochukwu, photographe austro-nigérian de 18 ans.

Tout se passe au fond du cœur de l’homme, et la magie d’un beau jour, et la douceur d’un regard, qu’animent des sentiments tendres ou élevés. » le philosophe Pierre-Simon Ballanche aurait pu écrire cette phrase après avoir considéré les images de David Uzochukwu. J’ai croisé son regard à travers un autoportrait qui m’a donné envie d’en voir plus. J’ai alors découvert d’autres photos, intenses, nouvelles, avec des personnages qui auraient pu sortir d’une série médiéval-fantastique. Une photographie maîtrisée, profonde, une lumière sublime. Une photographie assoiffée de liberté, d’espoir, d’amour et d’authenticité. C’est insolemment beau ! C’est l’écriture photographique d’un jeune homme qui vient tout juste d’avoir son bac et qui fait des photos depuis l’âge de 10 ans. De sa mère autrichienne et de son père nigérian, il a hérité d’un multiculturalisme et d’un physique métissé qui lui ont fait connaître le racisme dans les rues de Luxembourg où il a passé son enfance, ou celles de Bruxelles où il a fait ses études. Est-ce de là que vient cette tension si présente dans ses images ? « Ma sensibilité vient plus de la perception qu’ont les autres de moi, et de leur réaction, que de mes racines. Je n’essaie pas de lutter contre le racisme, juste de compenser les années où je n’ai pas vu assez de beauté en étant différent. Mais, quand je shoote, je ne réfléchis pas à tout cela ! » dit-il. Toujours à la recherche d’artistes atypiques, la marque Nike s’est emparée de son talent et lui a demandé de mettre en images l’artiste fka twigs pour sa toute dernière campagne. Les Parisiens ont pu l’admirer sur la place de la Bastille, les photos encerclaient la Colonne de Juillet. Aujourd’hui, David Uzochukwu a pris une année sabbatique pour se consacrer à la photographie. Voici le carnet photo d’un jeune prodige que je ne suis pas prête de perdre du regard.

David, tu viens d’avoir 18 ans et tes images possèdent déjà une force et une originalité surprenantes. À quel âge as-tu pris ta première photo ? Qu’est-ce qui te plaît le plus dans ce moyen d’expression ?
C’est difficile à dire… J’ai commencé à prendre des photos vers l’âge de 11 ans. J’étais incroyablement fasciné par le fait d’être en mesure de me rapprocher et de rassembler autour de moi des objets intéressants : motifs, couleurs, lumière… Aujourd’hui, j’aime prendre ces petites choses qui m’attirent et les tisser autour d’une histoire.

Tu es autrichien par ta mère, nigérian par ton père et tu vis à Bruxelles. Penses-tu que tes origines afro-européennes ont une influence sur ton regard ?
Mes parents n’ont jamais eu peur de la couleur et je pense que ça se voit dans mon travail. En dehors de cela, j’ai toujours vécu en Europe et mon père m’a peu transmis des traditions nigérianes. Mes racines afro-européennes me distinguent forcément des gens autour de moi. Mais cette sensibilité vient certainement davantage de la perception et de la réaction des gens face à mon héritage que de mes racines elles-mêmes.

Qu’est-ce que tu as envie de transmettre à travers tes photos ? Tu veux dénoncer le racisme dont tu as été victime en grandissant au Luxembourg ? Quelle forme prenait-il ? Est-ce que tu en parlais à tes parents ? Comment réagissaient-ils ?
Je cherche surtout à m’exprimer plutôt qu’à transmettre un message précis. Je n’essaie pas de lutter contre le racisme, juste de compenser les années où je n’ai pas vu assez de beauté en étant différent. J’ai connu le racisme partout, sous différentes formes. Mes parents en étaient conscients, mon père l’avait subi plus durement que moi. Quand le racisme vient de quelqu’un à votre niveau, c’est plus facile de se battre que contre un agresseur avec une position de pouvoir.

D’ailleurs, est-ce que tes parents t’ont encouragé à devenir photographe ?
Non, mes parents ne sont pas des artistes. Mon père travaille dans l’informatique et ma mère pour l’Union européenne. Ils ont encouragé ma passion. Maintenant, tous les deux sont sur mon dos pour que je plonge dans une carrière photographique.

Ton premier sujet, c’est toi. Comment l’expliques-tu ? Comment vois-tu l’évolution de tes autoportraits ?
Tu réalises combien il est pratique d’être ton propre sujet quand tu essaies de convaincre quelqu’un d’autre de se lever à 6 heures du matin, en hiver, pour aller sauter dans un lac ! J’aime pouvoir faire des photos quand je veux, sans aucune barrière de communication. Puis, je me mets moins en image. C’est génial de ne pas avoir à regarder son propre visage – et il y a tellement de choses à explorer en dehors de moi ! Mais je n’abandonne pas l’autoportrait pour autant, car rien n’est plus précieux que de voir quelque chose d’aussi personnel que le commencement d’un journal intime, marqué par votre visage, par votre goût et vos sentiments au moment de la création.

Pourquoi la nudité est-elle aussi récurrente dans tes autoportraits ?
Je ne suis généralement pas très intéressé par la vie quotidienne, qu’elle soit passée ou présente. Je n’ai également pas souvent accès à de beaux vêtements et je m’intéresse à l’humain, à la nature et à la vulnérabilité. C’est assez pratique de se déshabiller.

La nature est également très importante. Est-ce une forme de sensibilisation à l’environnement ? Est-ce politique ?
Nous aimons distinguer les humains de la nature, alors que nous sommes juste des primates. Je pense que ma recherche de décors naturels a beaucoup à voir avec le rejet d’un environnement construit par l’homme et avec l’envie de shooter dans des espaces qui ne sont pas pollués par les besoins de l’homme, leurs goûts et leurs limites. Je ne réfléchis pas à tout cela au moment où je photographie : je pense juste qu’un grand champ est plus joli qu’une aire de stationnement.

Techniquement, avec quel matériel travailles-tu ?
Je photographie avec un Canon 5D Mark II équipé d’un objectif Sigma de 35 mm ainsi que d’un Canon 100 mm Macro. Avec le numérique, la post-production est le moment où j’obtiens l’image qui ressemble à celle que j’ai construite dans mon esprit. Dans la plupart des cas, je photographie spécifiquement pour retoucher certaines parties après. La retouche d’une image peut me prendre entre vingt minutes et, parfois, cinq ou six heures.

Tu signes la nouvelle campagne Nike. Avoir été choisi est une reconnaissance de ton talent ?
J’avais déjà travaillé avec le styliste qui s’occupe des campagnes Nike. C’est un ami du directeur créatif et de l’artiste qui allait avoir le rôle principal, FKA Twigs. Il se trouve qu’elle aimait mon travail et qu’elle m’a tendu la main. Mais j’avoue avoir été beaucoup plus ému quand l’un de mes chanteurs préférés a aimé mes photos que quand j’ai été retenu pour la campagne !

Quand je t’ai contacté, tu semblais connaître le magazine Photo. Quelles sont les images qui t’ont fait rêver ?
Le magazine, je l’ai vu, forcément ! Être autodidacte signifie principalement de traîner dans les magasines de photo et sur YouTube. Parmi les photographes qui me touchent, j’aime beaucoup Harley Weir pour son approche organique. J’apprécie aussi beaucoup la photo d’Elizaveta Porodina : elle aussi parvient toujours à construire son propre univers avec une écriture personnelle et identifiable, mais qui continue de se développer. C’est le rêve.

Aujourd’hui, comment s’organise ta vie ? Quelle part consacres-tu à la photo ?
Je suis diplômé de l’école secondaire depuis l’été dernier. Maintenant, je prends une année sabbatique, soit en réalisant beaucoup de photos – ou plus du tout pendant des lustres et me haïssant pour ça. Je veux vraiment continuer d’étudier, il y a peu de choses que j’apprécie autant que d’apprendre. La plus belle chose est de savoir que plus vous en savez, plus vous savez que vous ne savez vraiment rien. C’est fantastique !

Tu es déjà représenté par une agence (Iconoclast, Europe et États-Unis) et par une galerie online (Galerie Number 8).
L’avantage d’Internet est que je n’ai pas eu à penser à ma commercialisation ! L’agence et la galerie m’ont toutes les deux approché au même moment et j’ai senti que nous étions sur la même longueur d’ondes. Toutes mes images sont en vente, les prix spécifiques sont disponibles sur galerienumber8.com !

Quel est le support idéal de tes photos ?
Je me le demande encore ! Je suis très reconnaissant envers Internet, mais c’est une chose complètement différente de voir mon travail imprimé. C’est un rêve pour moi de créer une exposition solo un jour et de travailler intensivement sur des projets pour un livre photo.

Tu sembles très sollicité. Que fais-tu en ce moment et quels sont tes projets ?
Je ne peux pas vraiment dire ! Mais je travaille avec des clients, manageant pour la première fois et préparant plusieurs projets personnels. Si je ne crée pas, j’ai une sensation pénible et lancinante dans le cerveau.

Interview réalisée pour Photo en février 2017 par Agnès Grégoire.

David Uzochukwu est représenté par 
Iconoclast Image et Galerie Number 8.
http://www.daviduzochukwu.com
http://www.instagram.com/daviduzochukwu

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