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Numa Hambursin est notre invité de la semaine (lire son portrait publié lundi 10 avril), dans le cadre de sa carte blanche, aujourd’hui il partage avec nous sa vision du Street Art dans les musées, à l’annonce de l’ouverture prochaine, à Amsterdam, du plus grand musée consacré à l’Art Urbain.

Nous apprenions il y a quelques jours que le plus grand musée de street-art au monde ouvrira à l’été 2018 dans un ancien entrepôt de construction navale gigantesque, au nord d’Amsterdam. Il ne me paraît plus possible de passer à côté du phénomène, de le repousser d’un revers de la main comme s’il ne signifiait rien. Les questions que le street-art soulève sont infinies et je me bornerai ici à évoquer quelques points. Il faut d’abord souligner le caractère fourre-tout du terme qui englobe des pratiques et des personnalités qui n’ont absolument aucun rapport les unes avec les autres, si ce n’est d’avoir utilisé la rue comme lieu d’expression. On y trouve du coup des artistes très doués comme des propositions d’une médiocrité sans égale. C’est là que se trouve le piège. X aime le street-art, Y le déteste. Un tel positionnement n’a aucun sens et fait fi de la singularité des artistes. Je peux apprécier le travail de JR, ou de Alëxone, ou de C215, et dédaigner le graff foutraque au coin de la rue. De cette catégorie mal définie, brandie par ses adeptes et ses opposants comme un étendard, surgissent les querelles stériles auxquelles on ne peut échapper quand le sujet est discuté.

En voilà une par exemple : le street-art a-t-il sa place au musée ? Passons sur la sémantique, street signifie rue, le musée n’est pas la rue, une œuvre dans un musée n’est pas du street-art. Au nom du caractère subversif de la pratique du street-art – ce qui est historiquement tout à fait exact –, certains universitaires, en particulier, critiquent son institutionnalisation. En pénétrant les murs d’un centre d’art ou même d’une galerie, le street artiste accepterait de servir le système et verrait son message au mieux adouci, au pire corrompu par l’instrumentalisation politique ou l’argent. Sur le papier, on ne peut qu’être séduit par la pureté du raisonnement. Mais, une fois encore, c’est abandonner à bon compte la diversité des situations et les aspirations concrètes des artistes. Je me souviens d’une discussion avec Mist lors d’une conférence à Montpellier. Une auditrice lui demande s’il n’a pas peur que sa révolte soit compromise. Il lui répond (je le cite de mémoire) : « Mais moi, je ne veux faire passer aucun message, je veux seulement que ce soit beau. Alors si je peux vivre de ma peinture plutôt que de multiplier les petits boulots, et travailler en hiver dans un atelier plutôt que dans le froid, pourquoi m’en priverais-je ? ». Posons la question de manière provocatrice : un street-artiste a-t-il le droit de ne pas être révolté contre le fonctionnement de la société ? Même si je n’en ai pas rencontré à ce jour s’apprêtant à voter François Fillon, il me semble aberrant de vouloir tous les ranger dans une même case, toujours cette catégorie englobante qui nie leur liberté et leur singularité.

Au-delà des expositions temporaires, je crois tout à fait nécessaire que des œuvres réalisées par des artistes urbains (encore une question de vocabulaire sur laquelle il faudrait se pencher) entrent dans les collections des musées. Si la médiation est une de leurs missions principales, la conservation de l’art d’aujourd’hui pour les générations futures en est une aussi importante. Quel aperçu de la création des années 2010-2020 laisserons-nous à nos petits-enfants ? Si nous abandonnons à son sort une telle part de notre environnement artistique, celui-ci ne sera absolument pas le reflet de nos goûts, de ce que nous avons vécu et aimé. Les réserves de nos FRAC débordent d’installations réalisées par les héritiers de Marcel Duchamp, mais il n’y a pas une toile de JonOne dans une institution d’art contemporain en France, pas une seule ! L’argument souvent objecté de la mémoire photographique n’est pas satisfaisant, même s’il constitue un palliatif. On ne peut substituer à la présence physique, charnelle, d’une œuvre son seul aperçu par l’image. Mais, à mon tour, je ne veux pas glisser dans la catégorisation. Certains artistes souhaitent jouer le jeu du musée quand d’autres s’y refusent. Ce choix leur appartient. Il serait ridicule de forcer la main de ces derniers et, comme on l’entend parfois, de décoller la couche extérieure des murs des immeubles pour les abandonner dans des réserves climatisées.

L’exposition de JonOne que je réalisais en été 2015 au Carré Sainte-Anne connut un succès aussi prodigieux qu’inattendu. 119.000 personnes la visitèrent, ce qui constitue un record inégalé à Montpellier pour de l’art contemporain. Je passais de nombreuses soirées à discuter avec son auteur de street-art. S’il acceptait de bonne grâce ce vocable, il ne supportait plus les présupposés intellectuels qui en découlaient. JonOne avait eu la légion d’honneur, dont il était très fier, il disait n’avoir pas fait un mur depuis de longues années. J’ai retenu la distinction qu’il m’a proposée à l’époque : être un street artiste, c’est avoir été à l’école de la rue, comme d’autres ont été à l’école des Beaux-Arts. Voilà déjà une piste de réflexion qui, si elle est imparfaite, permet de poser les bases d’une discussion. JonOne est une star comme il est difficile de l’imaginer. Le jour de dédicaces, une queue monstrueuse s’était formée dans Sainte-Anne, jusqu’à l’extérieur du bâtiment. Il y avait des jeunes et des vieux, des gens que je n’avais jamais croisés jusque là, quelques uns venus de Paris, de Lyon et de Bordeaux. Quand il nous fallut fermer les portes pour préparer le concert, on lui installa une table de fortune sur le parvis et il poursuivit deux heures durant. Il vida trois feutres noirs en une après-midi. Pour une fois, le terme populaire n’était pas usurpé. Je vivais cette expérience comme un grand souffle d’air frais pour un art contemporain si souvent replié sur lui-même.

Les artistes urbains sont confrontés à une sorte de plafond de verre. Ils ne sont pas absents, ils ont droit à des expositions de groupe dans des lieux périphériques, à des murs offerts dans des quartiers en jachère, à des animations dans les « zones sensibles » ou à des parodies de commandes publiques. Je ne peux m’empêcher d’y voir une forme de mépris. Oui, disons-le, un mépris social et culturel. Et bien je crois qu’il est grand temps de réconcilier les deux mondes. Toutes les propositions ne se valent pas, il ne faut pas craindre d’établir des hiérarchies, comme on le fait pour toute forme de création. Si le manque de référents historiques est parfois gênant (je pense à ceux qui imitent sans le savoir l’abstraction d’après-guerre, la seconde école de Paris), la vivacité de leur imagination est salvatrice. La question n’est donc plus de savoir si le street-art doit entrer au musée, mais bien quels artistes élevés à l’école de la rue méritent de voir leurs œuvres conservées pour traverser les siècles.

Montpellier est une ville très dynamique en matière de street-art, même si elle n’est pas exactement cette capitale que l’on décrète par facilité. Il y a le Verdanson, le quartier Rondelet, le regret d’un mur près de la gare dont Smole et Alëxone devaient s’occuper avant d’essuyer le refus absurde des Bâtiments de France, plusieurs galeries spécialisées, des collectionneurs passionnés, une toile de JonOne dans le bureau du maire, des expos qui ont marqué les esprits comme Parcours aux Arceaux. Beaucoup d’artistes surtout, que j’hésite à citer car je vais forcément en oublier de formidables. Je me lance d’un trait, comme ils me viennent. Smole, Salamech, Mist, Gum, Zest, Momies, Fode, Jonnystyle, Monsieur BMX, et puis mon cher Al Sticking qui désormais ne veut garder que le « Al ». Il sera le dernier artiste que j’exposerai à Sainte-Anne, en octobre et novembre prochain. J’avais proposé, à l’époque où je travaillais sur le nouveau musée d’art contemporain de Montpellier, qu’une section entière, la première en France, soit consacrée au street-art. Nous aurions pu très vite nous constituer une collection unique dans ce qui est encore – mais jusqu’à quand ? – une niche peu exploitée. Prenons un exemple, pour ceux qui pensent que les œuvres sont inaccessibles. Pour le prix d’une toile de Soulages (nous en possédons déjà plus d’une vingtaine au Musée Fabre), nous pouvions avoir cinq toiles de chacun des dix plus importants artistes urbains français, sans compter les dons qui auraient afflué. J’avais également nourri le projet d’une grande exposition qui aurait englobé tous les lieux de la ville. Tant pis, ce sera pour plus tard ou pour d’autres cieux. En attendant, il reste à terminer en beauté avec Al. Il faut d’ailleurs que je conclus ce texte entamé il y a plus de trois heures. Demain matin, j’ai rendez-vous à Sainte-Anne avec lui et la directrice de l’Orchestre de Montpellier. Il veut un concert dans son expo. Du hip-hop pour un street artiste ? Et bien non, Vivaldi ! Il faut toujours se méfier des catégories.

Photo : https://www.facebook.com/al.sticking

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