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Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré proposent une nouvelle traduction du texte, devenu culte, du grand Junichirô Tanizaki. C’est un véritable condensé de la culture japonaise mais surtout, en creux, un véritable bréviaire de dissidence pour temps difficiles. La nouvelle traduction permet de mieux apprécier toute la verve et l’originalité de ce chef d’œuvre qui doit figurer dans toute bibliothèque de « l’honnête homme ».

« Le beau travail du négatif, celui qui bouleverse, détruit, sape toutes les certitudes politiques et morales d’une société »
Jérôme Leroy

«L’éclairage électrique en nous désapprenant à voir dans la pénombre, à y être chez nous, dérobe toutes les pensées et les sentiments des choses qui auraient trouvé à y prendre forme, à s’y discerner bientôt»
Baudouin de Bodinat

Condensant différents articles parus dans la presse, Tanizaki souligne que la quête de l’ombre est consubstantielle à la civilisation japonaise. C’est cette recherche notamment qui lui a permis d’atteindre des sommets de raffinement que l’on retrouve aussi bien dans le galbe d’une pierre de jade, dans le silence d’un temple, dans la concentration lapidaire d’un haïku, dans la sobriété des gestes de politesse ou de l’art culinaire, tout en ellipses. Ce passage du livre résume parfaitement le style et l’originalité de l’approche de Tanizaki : «Ce qui se trouve dans les ténèbres du bol est indiscernable, mais vos mains perçoivent l’oscillation du bouillon, et la légère condensation qui transpire sur les parois vous informe de la montée de la vapeur, dont le fumet vous laisse imaginer le goût avant même de le porter en bouche. Cette émotion instantanée est effectivement inconnue du service à l’occidentale, où la soupe vous est servie dans une assiette blanchâtre à peine creuse. J’irai jusqu’à appeler cela un mystère, le goût du zen.»

En contrepoint de la luminosité croissante de la société moderne, liée à une occidentalisation grandissante dans le cas du Japon, Tanizaki rappelle justement les codes « ombrés » de l’esthétique japonaise (laques, papiers, conception de la maison, objets laqués et mats, plats (miso, yôkan)).

Pour autant, il ne faudrait se méprendre. Tanizaki n’est pas passéiste, il ne regrette pas un âge d’or qui n’a jamais existé. Il met en exergue tout ce qui permet au sein de la culture japonaise de ne pas céder à l’uniformisation de la société moderne, à son utilitarisme consumériste. Il ne dit pas c’était mieux avant, mais cela pourrait être pire maintenant si une attention particulière n’est pas donnée à la poésie du quotidien, aux plaisirs de la vie, à l’art. En cela, il rejoint Georges Bernanos et Claude Lévi-Strauss, deux auteurs également essentiels pour ne pas être dupe d’un monde parfois en perte de sa propre réalité et de sa diversité.

INFORMATIONS PRATIQUES
Louange de l’ombre
Junichirô Tanizaki
Editions Philippe Picquier, 2017
http://www.editions-picquier.fr

Merci à Bernard Descamps pour l’accord d’utilisation de ses photographies issues du livre Japon, édité en 2000 par les éditions Filligranes.

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