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Marc Lenot est notre invité de la semaine (lire son portrait publié lundi 1er mai), dans le cadre de sa carte blanche, le critique d’art a souhaité nous parler de photographie expérimentale, en avant première de la sortie de son ouvrage à paraître le mois prochain aux Éditions Photosynthèses.

En général, une photographie, qu’il s’agisse d’un souvenir personnel, d’un témoignage ou d’une œuvre d’art, c’est d’abord une image, une représentation, et on en parle en décrivant d’abord son sujet, le monde qui y est représenté, et parfois son style ou sa composition. Et quand, de manière plus théorique, on parle de la photographie, c’est toujours en supposant a priori qu’elle est obligatoirement représentationnelle, liée de manière univoque à l’objet représenté et obtenue exclusivement avec un appareil et, en analogique, par une technique négatif / positif.

Existe-t-il une photographie qui se démarquerait de ses postulats, une photographie expérimentale ? Ce concept est quasi absent des dictionnaires et des livres d’histoire de la photographie, au mieux on y parle de techniques déviantes, photogramme ou camera obscura, c’est tout.

Or, on perçoit clairement chez certains photographes contemporains une dimension expérimentale indubitable, des recherches originales, des manières de faire en marge de l’orthodoxie photographique. Faute de définition existante, je propose de rassembler ces diverses pratiques sous un concept unificateur.

Pour cela, je suis parti de la notion d’apparatus, c’est-à-dire la somme des programmes qui déterminent les photographies, non seulement l’appareil photo lui-même, mais aussi l’économie dans laquelle il est conçu et produit, et les mécanismes de diffusion des images : Comme l’énonce le philosophe Vilém Flusser : « L’apparatus fait ce que le photographe désire, mais le photographe peut seulement désirer ce que l’apparatus peut faire. Toute image produite par le photographe doit être déjà dans le programme de l’apparatus et ce sera une image prévisible, non informative. »
Quand un photographe règle son appareil (angle, vitesse, champ, etc.), il ne peut le faire que selon les réglages déjà inscrits dans le programme de l’appareil photographique ; il peut regarder ce qu’il veut, mais il ne peut le faire qu’à travers son appareil photographique, lequel détermine sa vision de manière standardisée. Chaque photographie ne fait donc que réaliser une des possibilités offertes par les règles internes de l’appareil : le photographe est de la sorte au service de l’apparatus.

Mais certains photographes qu’on peut qualifier d’expérimentaux, parviennent à échapper à ces programmes et à jouer contre eux, en remettant en question un ou plusieurs paramètres prédéfinis du processus photographique, et ce sont eux qui m’ont intéressé. La photographie expérimentale est donc un acte délibéré de refus critique des règles de l’apparatus de production photographique.
Ces photographes jouent contre les appareils, qu’ils reconstruisent leurs appareils ou qu’ils s’en passent, qu’ils jouent avec la lumière, le temps ou la chimie, qu’ils impliquent leur corps ou qu’ils s’effacent. Leur contestation passe par l’expérimentation et le jeu, l’humour et le détournement, comme autant de pieds de nez irrévérencieux à la Photographie “avec un P majuscule”.

Ce développement contemporain de la photographie expérimentale apparaît de manière non coordonnée un peu partout dans le monde au tournant du millénaire, un moment entre le déclin du documentaire et l’apogée du numérique, peut-être un « chant du cygne » de la photographie analogique déchargée de son rôle de représentation au profit du numérique et trouvant là de nouvelles raisons d’être. De manière similaire, la peinture, détrônée de ce même rôle de représentation par la photographie à la portée de tous à la fin du XIXe siècle, s’était alors tournée vers le non-figuratif et l’abstrait, quand Maurice Denis osait son aphorisme sur la peinture :
« se rappeler qu’un tableau – avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote – est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées »,

La dématérialisation de la photographie numérique, la prolifération incontrôlable des images numériques et le scepticisme ambiant sur la valeur de ces images ont entraîné, par antithèse et réaction, ces manifestations expérimentales, qui peuvent passer aux yeux de certains pour un élitisme passéiste et suranné. J’y vois, pour ma part, une manière anachronique et élégante de résister à la modernité, et ainsi de repenser et réinventer le monde contemporain.

Mon livre Jouer contre les Appareils. De la Photographie expérimentale, qui sortira en juin aux Éditions Photosynthèses, présente une centaine de photographes expérimentaux contemporains en illustration de cette thèse.
http://photographie-experimentale.com (bientôt)

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1 Responses to “Carte Blanche à Marc Lenot : De la photographie expérimentale”

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