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Xaver von Mentzingen est notre invité de la semaine (lire son portrait publié lundi 8 mai), dans le cadre de sa carte blanche, le directeur associé de la galerie Thaddaeus Ropac a souhaité nous parler de deux photographes : Christian Werner et Claire Adelfang.

En tant qu’Allemand résidant à Paris depuis presque 20 ans, j’aimerais vous parler aujourd’hui de deux photographes, l’un, Christian Werner, originaire d’Allemagne, l’autre, Claire Adelfang, originaire de France.

Le lien commun entre ces deux photographes est qu’ils sont de la même génération et qu’ils mènent un étude sur le patrimoine culturel de leurs pays respectifs. Leur travail nous fait découvrir des lieux délaissés, oubliés, abandonnés des hommes et néanmoins emblématiques de l’histoire des deux pays. Leur regard est délicat est émouvant.

A part cela, tout les oppose : Christian Werner (1977 à Paderborn) est un Berlinois branché qui est passé par la mode et le design graphique. Aujourd’hui il fait surtout des photoreportages et des portraits pour des magazines et des journaux.

Christian Werner est fasciné par l’histoire de la vieille République Fédérale d’Allemagne (RFA ou BRD en allemand), « à ce pays qui n’existe plus et qui nous a tellement marqué ». Le projet qui l’a rendu célèbre outre Rhin est la série « Stillleben BRD – Inventur des Hauses von Herrn und Frau B. » (Nature Morte RFA – Inventaire de la maison de M.et Mme. B.), exposée l’année dernière au Musée Kunstpalais de la petite ville d’Erlangen.

L’histoire de cette série, qui m’a particulièrement touchée, est la suivante : en 2014, un ami d’enfance lui demandait de photographier la maison de son grand-père qui venait de décéder à l’âge de 80 ans. Cet homme, qui avait survécu son épouse de quelques années, a laissé autour de lui les traces d’une biographie d’après-guerre de l’Allemagne de l’Ouest, typiquement provinciale remplie de petites choses personnelles. Christian Werner a eu une seule journée pour ses prise de vues avant que tout soit enlevé et la maison soit louée. Son style reste toujours le même : perspectives inattendus, couleurs vives et contrastées grâce à l’utilisation intensive du Flash.

Techniquement son « Stilleben BRD  » est un vrai inventaire de l’intérieur de la maison du couple défunt : de la cave jusqu’au grenier tout est répertorié dans cette série de 40 photos. Ensuite, d’autres aspects surgissent de ce travail, beau est triste à la fois. Il devient le récit de la vie de ses anciens propriétaires et surtout un témoignage de l’art de vivre en RFA.

On y retrouve tous ces lieux et objets typiquement allemands, souvent intraduisibles, de cette époque : les « Gardines » (rideaux blancs très fins translucides), des carreaux couleur orange/jaune, le « Partykeller » (cave à fêtes), la « Phototapete » (papier peint , imprimé d’un motif photographique – souvent la forêt ou la montagne), les Häkeldeckchen (petites couverture crochetées), la « Kuckucksuhr (horloge coucou), beacoup de « Nippes » (babioles) comme des fleurs en plastique, des cendriers-souvenir ainsi que des panneaux avec adages populaires et des croix etc. Tout cela forme un ensemble que j’ai bien connu, comme tous les Allemands nés avant la chute du mur, et dont j’ai toujours voulu me débarrasser au plus vite tellement il sentait pour moi le vieux renfermé et la conformité.

Vus d’aujour’hui, sous l’œil de Christian Werner, ces objets, jadis tant haïs nous évoquent des souvenirs lointains, d’une époque calme et paisible où on se posait moins de questions. Leur caractère dérangeant s’évapore et on devient presque mélancolique de cette bonne vieille RFA. Et effectivement le catalogue de l’exposition est devenu culte en Allemagne et peut-être ce style germano-provincial de l’après guerre deviendra bientôt de nouveau à la mode.

En attendant, on peut commander la catalogue chez Kerber au prix de 35€.

> http://www.kunstpalais.de/de/14/Christian-Werner:-Stillleben-BRD-Inventur-des-Hauses-von-Herrn-und-Frau-B-.html?eid=35
> http://www.christianwerner.org/stillleben-brd/#/1
> https://www.kerberverlag.com/en/stillleben-brd.html

Claire Adelfang (née en 1984 à Paris) est la spécialiste des lieux industriels et militaires abandonnées et des bâtiments historiques en transformations. Elle a passé beaucoup de temps dans une ancienne base militaire à St. Nazaire, dans les sous-sols de l’Opéra de Paris et dans les pièces cachées du Hâmeau de la Reine à Versailles. C’est un personnage discret, presque fragile, et quand on la voit pour la première fois on du mal à s’imaginer qu’elle puisse rester toute seule dans ces lieux hantés. En vérité, ce sont ces longs moments solitaires dans les lieux chargés d’histoire qui la font rêver et vibrer. Car Claire est passionnée par l’environnement naturel transformé par l’homme et les traces indirectes de sa présence, construisant un dialogue silencieux et contemplatif entre l’homme et son histoire. Ses séries photographiques ont souvent pour objet le combat qui se noue entre l’architecture abandonnée et la nature reprenant ses droits.

Pour sa dernière série « La Petite Ecurie » qui s’intègre dans son parcours de Photographe officiel du Domaine de Versailles, Claire a pu pénétrer dans les Petites Ecuries, qui abritent la superbe collection des moulages du Musée du Louvre. C’est un lieu sacré pour la France, inaccessible au public, et c’est seulement grâce à ces images de Claire que nous pouvons le découvrir.

Les moulages et les sculptures que Claire a photographiés créent, à leur insu, une mise en scène, comme dans un péplum ou pièce de théâtre. Certaines de ces photographies évoquent une sorte de chaos, proche d’images apocalyptiques. D’autres, au contraire, évoquent le dialogue, le songe, le recueillement. Ces photographies où l’on voit une frise du Grand Autel de Pergame, la Louve du Capitol, les frères inséparables castor et Pollux et aussi un tas de moulages de serpents sont comme une plongée dans notre histoire, dans l’Antiquité grecque et romaine, dans l’histoire des rois de France, qui ont bâtit ce lieu et dans celle de la République qui l’a transformé en Gypsothèque. La jeune photographe se dit réellement fascinée « par ce lieu porteur de secrets, d’énigmes où la lumière et les ombres participent à la théatralité qui se crée entre les personnages et ce lieu onirique ».

Claire a reçu sa formation au sein de l’atelier de Patrick Tosani à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris dont elle est diplômée. L’oeuvre de l’artiste est présente dans les collections du Musée de Versailles, de la Maison Européenne de la Photographie, Paris, du Musée d’Art Contemporain du Val de Marne, du Musée des Beaux-Arts d’Orléans et de l’Institut Culturel Bernard Magrez, Bordeaux.

L’exposition « La Petite Ecurie »sera inaugurée pendant le Paris Gallery Weekend à la Galerie Ropac du Marais, le samedi 20 mai à 18h, et l’exposition restera ouverte au public jusqu’au samedi 17 juin.

> http://ropac.net/type/exhibitions/claire-adelfang
> http://www.claireadelfang.com
> http://musees.regioncentre.fr/expositions/claire-adelfang-impossible-facon

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