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Carte Blanche à Thierry Grillet : Lettre à Florence Owens Thompson

Thierry Grillet est notre invité de la semaine (lire son portrait publié lundi 15 mai), dans le cadre de sa carte blanche, le directeur de la diffusion culturelle de la BnF partage sa lettre adressée à Florence Owens Thompson, la mère migrante photographiée en 1936 par Dorothea Lange à  l’occasion de la sortie du livre « Walker Evans, Dorothea Lange, photographes de la grande dépression » écrit par Thierry Grillet et publié aux éditions Place des Victoires.

Chère Florence Owens Thompson

c’est bien le moins de vous écrire cette lettre en vous rendant votre nom. Même si c’est comme une anonyme que votre visage de fermière a incarné, dans une photo célèbre, la grande dépression des années trente aux États Unis, et que vous êtes devenue un monument. Vous êtes demeurée, presqu’une vie durant, cette femme privée de tout, et sans nom, en qui pouvait se reconnaître l’humanité de ceux qui souffrent.

La photo ? Tout le monde la connaît. Elle illustre tant de livres. C’est comme une Joconde de la photographie. La même difficulté à interpréter l’expression du visage. Je dis Joconde et dans le même temps je voudrais ne pas plaquer sur vous d’autres images, et surtout pas celles qu’a produit la peinture. Il y eut ce jour de mars 1936 un instant de grâce qui sublima votre malheur et qu’une photographe de passage eut le talent d’apercevoir et de capter. Vous êtes face à l’objectif, dans un plan rapproché, le cadre est bien rempli. Il n’y a aucun vide et beaucoup de vie. Vous, au centre, avec deux petits enfants de dos, aux chevelures d’ange, pelotonnés sur vous des deux côtés, et un nourrisson en bas, couché dans vos bras en berceau et qu’on ne voit que dans un second temps. Votre visage, aux pommettes hautes, est tourné vers la droite et regarde hors du cadre. Votre main droite, comme inquiète, est plaquée sur votre joue, les doigts crispés. Votre regard est sombre. Presque en colère. Vous êtes habillée d’un chandail légèrement décolleté. Vos traits sont durs et marqués. Vous avez l’air d’avoir quarante ans quand vous n ‘en déclarez que trente.

Pourquoi cette lettre ? Pourquoi aujourd’hui ? Sans doute est-ce parce que, depuis presqu’une décennie, l’Europe se regarde dans votre visage fatigué comme dans un miroir. C’est que les politiques et les économistes, depuis 2008, année du grand effondrement de l’économie monde, expliquent que nous vivons une crise de même intensité que celle dans laquelle vous fûtes emportée. Même spectacle, mêmes enchaînements de faillites : le chômage qui gagne, les usines qui ferment, des soupes populaires qu’on appelle restaurants du cœur, des éleveurs épuisés, des paysans désespérés, des gens sur les routes, et des migrations massives de miséreux chassés par la faim et d’étrangers fuyant les guerres. Ces derniers qui affluent de l’est, du Moyen-Orient et du sud, ressemblent à ces millions d’européens jetés hors de leurs maisons, sur les routes, parce que menacés alors par la guerre et les totalitarismes. Républicains espagnols, italiens antifascistes, juifs d’Europe centrale, russes, et autres échouèrent, pour la plupart, chez vous, à Ellis Island, la grande porte de l’Amérique, face à New York. Le monde, les foules, les peuples se mettent de nouveau en marche. C’est le dégel des masses humaines, prises longtemps dans les glaces des certitudes frelatées de l’histoire. Nous, européens, avons cru en la promesse de la paix perpétuelle. La guerre, ce réchauffement de l’histoire, fait de nouveau fondre la banquise humaine et engendre des courants puissants que personne n’aurait pu anticiper. Et ce n’est pas fini. « Nous sommes l’eau. Comment voulez vous stopper l’eau ? Si vous l’arrêtez ici, elle passera par là », éclatait de rage récemment, face à la caméra, un afghan empêché de franchir la frontière hongroise. Avec, demain, neuf milliards d’humains dont, annonce-t-on, cinq cents millions de migrants, ces flux seront au dérèglement démographique ce que « el nîno » est au dérèglement climatique. Comme vous, donc, tous ces hommes qui arrivent en masse et qui passent en Europe, sont des « migrants », héritant de cette appellation anglo-saxonne que les commentateurs corrigent en vain en « réfugiés », ou en « demandeurs d’asile ». Mais on ne lutte pas contre la force du globish. Va donc pour « migrant », c’est-à-dire, ces voyageurs condamnés à être toujours en route. Même si, pour vous, il s’agissait de passer seulement d’un état à un autre, et de rejoindre une localité précise, Modesto, au Texas, vous êtes la « migrant mother », comme vous ont appelée les américains. Mère de tous les migrants, sainte laïque d’un nouveau culte du malheur.

D’une photo l’autre, de la vôtre, assise, à celle d’un petit syrien de trois ans, mort sur la plage turque de Bodrum, et dont on connait le nom, Aylan, il y a un lien. Vous auriez pu être sa mère, et lui, l’un de ces enfants que l’on voit, de dos, cramponnés à vous. Mais – curieux progrès dans les drames – il est seul, et la chaleur de son corps s’en est allée. Les parents, fût-elle une « mère courage » solitaire comme vous, ne sont plus un refuge contre les assauts du monde. C’est peut-être l’isolement du petit corps qui attriste le plus dans cette photo. Il est probable que cette solitude, vous qui faites corps sur la photo avec votre progéniture, vous ne pourriez la comprendre. Pour nous, c’est plus simple. Nous y voyons tant de défaites. N’est-ce pas la nouvelle figure du désespoir ? Au moins, avec vous, il y eut une rencontre. Ici il n’y eut qu’une attente. Celle, si l’on en croit son témoignage, de cette jeune photo journaliste turque de vingt neuf ans, Nilufer Demir. Cette plage, a-t-elle dit en substance, était surveillée par des photographes de presse qui, chaque matin aux premières lueurs de l’aube, dans ces heures grises, inspectaient le sable. Parfois des corps, parfois des habits, parfois rien. Ce matin-là, vers six heures, il lui revint, à elle, d’apercevoir un corps au repos, mais dans une curieuse position. Le nez dans le sable, face contre terre, le bassin relevé. La mort a de ces pauses ! Vous non plus, vous n’avez pas pris la pause devant l’objectif. A peine aviez-vous remarqué la présence de la photographe, de près de dix ans votre aînée, Dorothea Lange qui racontait en 1960 : « J’ai aperçu cette mère en colère et désespérée et m’en suis approchée comme si j’avais été attirée par un aimant. Je ne me souviens pas comment j’ai expliqué les raison de ma présence et pourquoi j’avais un appareil photo, mais je me souviens qu’elle ne me posa pas de questions. Je fis cinq clichés, travaillant jusqu’au gros plan. Je ne lui demandais ni son nom ni son histoire. Elle me dit son âge, elle avait trente-deux ans. Elle me dit qu’ils survivaient en mangeant des légumes gelés arrachés aux champs environnants, et des petits oiseaux que les enfants chassaient. Elle avait vendu les pneus de sa voiture pour acheter de la nourriture. C’est là qu’elle se tenait dans cette sorte de tente avec ses petits agrippés à elle. Elle semblait savoir que mes photos pourraient l’aider, et en retour elle m’aida. Il y eut en quelque sorte échange de bons procédés. » Ces deux images, la vôtre et celle-ci, ont quelque chose de particulier. Elles font et elles feront l’histoire. Elles dialoguent ainsi par dessus le siècle. Les hommes de presse ou les politiques les ont choisies, mises en scène, diffusées, répétées, dans notre temps avec la vitesse du numérique, et dans le vôtre avec la patience de l’argentique. Elles ont fini par symboliser le drame. Je ne peux me résoudre à écrire à cet enfant. Il m’est trop proche. Mais à vous, oui, parce que vous êtes au loin, et que dans cette distance, je nous aperçois mieux, nous et nos illusions d’européens. Aylan était une vie possible, et nous n’en saurons rien et vous, une vie passée dont nous savons beaucoup. Mais lui et vous faites partie de la même famille. La famille de l’homme, pour reprendre le titre d’une célèbre exposition de photos, conçue en 1955 par le grand photographe américain Edward Steichen, et à laquelle – ce n’est pas un hasard – Dorothéa Lange et son image de vous furent étroitement associées.

Je vous écris donc d’un pays lointain, qui mesure l’éloignement dans l’espace comme dans le temps. Vous êtes d’un continent et moi d’un autre. Quatre vingt ans nous séparent. Vous habitez pour toujours ce jour sans fin de 1936, et moi, 2017. De plus : vous êtes morte, je suis vivant. Drôle d’idée, me dira-t-on, d’écrire à une morte. Mais l’êtes-vous ? Réellement, dans la réalité, oui. Mais vraiment, en vérité, non. Car grâce à la photo, à de certaines photos il est vrai, il n’y a pas que les rois qui puissent bénéficier des « deux corps ». Le corps corruptible, celui qui passe, et le corps glorieux, celui qui demeure et auquel s’attache la puissance. Celle d’agir, pour le roi. Celle d’interagir, pour l’émoi que vous suscitez. Vous continuez ainsi, à travers le temps, à nous émouvoir et à me toucher, moi, au point de faire naître aujourd’hui le désir de vous parler. Ainsi vous, « la mère migrante », – the migrant mother – vous n’êtes pas morte. Loin s’en faut. Vous vous survivez à vous-même. La photographie domestique le miracle. Non seulement elle capte la vie sans le secours de la main de l’homme, mais elle la capture et la stocke pour toujours dans une image. Et par l’effet d’un nouveau miracle, en l’espèce celui d’une transsubstantiation, c’est-à-dire ce transfert de substances, vous êtes un corps mais vous êtes une image, vous êtes une image mais vous êtes une idée. A chaque substance, sa trajectoire. Votre corps ? Il repose, sous une dalle gravée à votre nom, dans le cimetière de Modesto, Texas. Comment ne pas sourire en découvrant l’intitulé de cette destination finale, pour vous qui, quarante ans durant, avez refusé de vous faire connaître, et avez obstinément choisi de loger dans un de ces mobile home qui brinquebalent l’Amérique pauvre dans des trailer parcs ! Votre image ? Elle séjourne avec les âmes et les ombres dans ces limbes. Vous y poursuivez pour l’éternité votre vie de femme de trente deux ans, mère de sept enfants à l’époque, immortalisée, sans le savoir, sur un bout de route entre Californie et Texas, où vous avez été contrainte à l’arrêt par suite de l’éclatement d’un des pneus. C’est que vous ne les aviez pas vendus, protesterez-vous beaucoup plus tard, pour contredire la version sentimentaliste de cette Dorothea que décidément vous n’appréciez pas. Ces quelques jours de panne firent se croiser vos deux lignes de vie, rencontre qui devait tout changer pour l’une, et rien pour l’autre. Dorothea Lange patrouillait alors à proximité, au milieu des foules de migrants affamés pour répondre à une commande photographique de la Farm Security Administration (FSA). Le hasard a joué pour vous et la nécessité pour elle. Et l’idée ? C’est celle de la vie tout simplement, cette « vallée de larmes » que chaque homme, engagé dans la grande migration qu’est l’existence, doit traverser. L’histoire est passée, l’image est restée, l’idée a plané comme un grand cerf volant jusqu’à nos jours en rattrapant d’autres malheurs.

Vous êtes sur la photo. Vous êtes la photo. Vous n’aurez pas aimé cette photo. Ni sa photographe. C’est une chance que n’aura pas eue Aylan. Il paraît que vous n’avez quasiment pas ouvert la bouche. Au moins êtes-vous tombées d’accord, l’une et l’autre, sur ce point. Cette journée maussade de mars 1936, vous êtes réfugiée avec vos enfants sous une tente de fortune, dans votre bagnole, au milieu d’un vaste terrain vague. On le voit sur un des clichés. Rien ni personne à l’entour. On est pourtant à proximité du camp de migrants de Nipomo, dans le comté de San Luis Obispo, à 350 km au sud de San Francisco en Californie, et où convergent en masse des populations de fermiers chassés des grandes plaines du middle-west par la sécheresse et le « dustbowl », ce phénomène climatique catastrophique qui naît du sur labourage, de l’érosion des sols et de la sécheresse. C’est alors que, sur près d’une dizaine d’années, d’effroyables nuages de poussières ruinèrent les champs et les habitations.

Gens de l’Arkansas et de l’Oklahoma, « arkies » et « okies », abandonnèrent alors ces territoires pour aller plein ouest, sur la piste du travail et des récoltes. Comme le raconte ce livre « Les raisins de la colère ». L’avez-vous lu ? Vous, en regardant attentivement l’image, vous avez l’air absente, et même un peu fermée, face à cette femme qui tourne autour de vous, avec son matériel encombrant, et qui vous arrache en tout et pour tout cinq clichés. Vous ne pouvez vous en douter, ce matin-là, mais parmi les centaines de milliers de photos prises alors, vous êtes l’élue, gagnante d’un loto du malheur. Sans, malheureusement que cette élection ne puisse vous rapporter un seul dollar. Ni à la photographe, contrairement à ce que vous avez pu penser. Rien, car elle travaillait ici sous contrat. Aussi toutes les exploitations qui ont été faites de cette image ont enrichi la seule Farm Security administration.

À travers l’espace et à travers le temps, je envoie mes meilleurs sentiments.

Thierry Grillet

INFORMATIONS PRATIQUES
Walker Evans, Dorothea Lange, photographes de la grande dépression
Thierry Grillet
Editions Place des Victoires
Sortie : Mai 2017
29,65€

En savoir plus sur l’ouvrage : http://mowwgli.com/15967/2017/05/16/walker-evans-dorothea-lange-photographes-de-grande-depression/