Carte Blanche à Thierry Grillet : Cvalda de Björk

278 Views |  2

Thierry Grillet est notre invité de la semaine (lire son portrait publié lundi 15 mai), dans le cadre de sa carte blanche, le directeur de la diffusion culturelle de la BnF revient sur l’excellentissime Bande originale réalisée par Björk pour le film Dancer in the Dark. Ce dernier a reçu la Palme d’or à Cannes il y a 17 ans.

Björk (1965) est d’Islande. Son nom est une explosion. Et sa musique porte, comme un climat aux amplitudes extrêmes, la volupté et les couleurs changeantes d’une aurore boréale, les grondements sourds de la terre, les puissantes souffleries des volcans, la rugosité mate des rocs granitiques. En Björk, le bruit et le battement du cœur, les vociférations d’une sorcière et les vocalises d’une prêtresse elfique. Ce n’est pas peu dire que l’auditeur est soufflé d’entendre ce qu’il entend. C’est comme si, génie polymathe qui aurait tout entendu dans une vie antérieure, Björk savait tous les sons. Ceux de Debussy et de Stockhausen alors qu’elle n’est qu’une enfant apprenant la musique mais aussi ceux des Sex pistols dont, en mineur de fond, elle extrait l’énergie punk. Elle se meut, comme une ombre, dans les corridors glacés du chant médiéval islandais qui lui fait psalmodier et sonner les syllabes d’une façon si curieuse. Météore de feu venu du nord, cette hyperboréenne laisse partout une signature singulière. Elle surgit avec éclat dés son premier album, intitulé Björk, disque d’or en Islande, produit alors qu’elle n’a que onze ans et poursuit avec des formations – les sugarcubes – avant son premier album solo, Debut (1993) ! N’est-elle pas ce personnage sans précédent, à l image  de la couverture de l’album Homogenic (1996), où elle apparaît, hybride de geisha futuriste et de femme-girafe au long cou entouré d’un collier en spirale ? Ses clips, prolongements naturels de l’œuvre – réalisés notamment par Michael Gondry – ou ses collaborations au cinéma déclinent cette étrangeté dans une iconographie étonnante. Comme celle qui la conduit avec son ex-compagnon, l’artiste Matthew Barney, à participer aux films expérimentaux comme  drawing restraint 9 ou à jouer le rôle titre du drame musical Dancer in the dark (2000), de Lars Von trier dont elle compose la bande originale.

L’éblouissante partition de Dancer in the dark sublime l’aspiration à l’image qui habite la musique de Björk. Les morceaux enveloppent de leur tonalité sombre, à la dominante neo-réaliste,  l’histoire de Selma, ouvrière immigrée tchèque aux USA, travaillant dans une usine métallurgique. Atteinte d’une maladie héréditaire qui la rend aveugle, mère d’un petit garçon, à la suite de divers malheurs, elle est accusée de meurtre et condamnée à mort…Björk, en fée virtuose, circule dans toutes les regions de l’invention musicale pour faire naître l’émotion. Duos lyriques comme le somptueux I have seen. Chœurs des ouvriers à la manière Broadway. Ou solo né de cette plainte pathétique qui annonce la mort par pendaison de Selma. Dans ce spectre très large,  Cvalda – du nom de la camarade d’usine de Selma, interprétée par Catherine Deneuve, (citation des comédies musicales de Demy) – remonte à l’origine  : la musique prend ainsi corps dans le bruit des machines. Cette sonate de fraiseuses et presses hydrauliques – qui n’ignore pas la tradition de la musique concrète et de la musique répétitive – précède et invite la voix de Selma-Björk qui syncope et saccade ses onomatopées (verbes et éclats) . « Clatter, crash, clack / Racket, bang, thump / Rattle, clang, crack / Thud, whack, bamx »…Orphée faite femme, Björk fait ainsi chanter le métal et le tresse aux voix – pour faire sonner cet enfer aux écrous qu’est l’existence…

Publication extraite d’une encyclopédie de culture générale à paraitre en octobre 2017 aux éditions First, (Les Nuls).

Leave A Comment

Your email address will not be published.