Carte Blanche à Thierry Grillet : Parle avec elle de Pedro Almodovar

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Thierry Grillet est notre invité de la semaine (lire son portrait publié lundi 15 mai), dans le cadre de sa carte blanche, le directeur de la diffusion culturelle de la BnF revient sur le long métrage du réalisateur Pedro Almodovar « Parle avec elle ». Ce dernier, est par ailleurs le Président du Jury du festival de Cannes de cette édition 2017.

Almodovar volcanise. Avec ce cinéaste jailli de l’underground madrilène, le cinéma espagnol est secoué dans les années 80 par une gigantesque éruption, projetant haut des blocs incandescents de clichés kitsch et baroques, d’images scandaleuses remontées en lave brûlante d’une vie vécue sous terre, peuplée de femmes-hommes, éclairée de couleurs trop crues, bruissant de cris trop longtemps contenus dans une Espagne amidonnée qui respirait alors l’odeur sage de l’eau de Cologne d’un caudillo momifié. L’Espagne de la movida, cette période de l’immédiat après franquisme, libère ainsi dans l’atmosphère, la sacrée décharge d’énergie d’un Almodovar poupin, un Lynch hidalgo, dynamitant les interdits, escorté de son cortège de putes parfumées au patchouli, de « trans » aux senteurs puissantes de sexe, de matadors amoureux, d’homosexuels éreintants, de filles perdues, incarnées par les « chicas » – Carmen Maura, Victoria Abril, Pénélope Cruz etc. Comment faire plus espagnol que ces films déjantés, sucrés et croquants comme du torron ? Pour être vrai, chez Almodovar, il faut stationner dans l’excès. Rien n’est trop. L’hyperbole est le mode ordinaire de ce monde fou. Comme dans la chorégraphie des stewards des Amants passagers (2013), sur un vieil air des pointers sisters, I’m so excited …Qu’importe l’éternité du ridicule, pourvu qu’on ait une seconde d’émotion! Et il n’en manque pas dans ces films au chromatisme de fête foraine. Avec une bande-son qui tape du pied, des mains et du chapeau – du flamenco, guitare gitane, aux vocalises de Luz Casals (notamment le tressaillant pensia en mi), ou à celles de Caetano Veloso, dans Parle avec elle (le fondant Cucurrucucu Paloma). Il faut « écouter » dans la dernière scène de La mauvaise éducation l’adolescent en culottes chanter devant un curé guitariste, près d’un cours d’eau, dans la chaleur assommante d’une après-midi d’été, un Moon river de Mancini ralenti et en espagnol. Almodovar, avec une liberté qui lui permet de tout oser, laisse libre cours à sa passion du mélo. C’est avec Femmes au bord de la crise de nerf (1987), vaudeville librement inspiré de La voix humaine de Cocteau, et véritable galerie de portraits de femmes, qu’il se fait reconnaître par le grand public.

Un rideau s’ouvre au début de Parle avec elle. C’est que le cinéma d’Almodovar, fricotant en permanence avec la scène – de théâtre, de cabaret, de concert, de studio – se superpose parfaitement au spectacle. Ainsi Almodovar nous fait-il passer le message : pour que la vie soit vécue et sentie, il lui faut emprunter des formes qui puissent réveiller les sens et faire surgir les émotions. La danse – comme dans cette scène d’ouverture, avec le spectacle de Pina Bausch, la tauromachie, ou encore le chant (avec Caetano Veloso) : Parle avec elle, au-delà de l’étrange passion amoureuse que le film décrit, réfléchit ainsi aux pouvoirs déclencheurs de l’œuvre d’art. Parle avec elle est donc un mélodrame. Benigno, infirmier dans une clinique, se consacre aux soins d’une jeune femme plongée dans un coma profond, Alicia. Une sorte de Belle au bois dormant – la clinique s’appelle « el Bosche », le bois -, dont Benigno devient le prince charmant. A cette différence près qu’il ne fait pas que déposer un baiser sur les lèvres de la belle endormie, mais qu’il succombe à la passion et est accusé de viol sur la personne d’une malade, tombée enceinte…Parle avec elle double cette histoire d’une autre, en tout point parallèle. Benigno est ainsi devenu l’ami de Marco, un autre amoureux transi d’une femme mais cette fois-ci torero, plongée dans un profond coma à la suite d’un accident dans l’arène. C’est sur ce canevas d’amours hors norme qu’Almodovar explore, parfois dans des scènes surréalistes (l’image d’un homme rétréci qui trouve refuge dans le vagin de la femme !), les formes folles de la passion amoureuse. Les standards de l’image du mâle espagnol y sont mis à mal. Les deux amants sont ainsi impuissants à « réveiller » ces corps de femmes, irradiant une terrible libido. Le film est ainsi une variation sur les relations homme-femme, sur la capacité des hommes, comme dans les contes, à réveiller le désir de la femme. Comme il l’a fait auparavant avec ces figures exacerbées de la féminité (« trans », travestis, drag queen, etc.), s’agit-il pour Almodovar de fantasmer sur la toute-puissance érotique des femmes, créditées d’une sexualité effarante, pour les « petits » hommes que sont les protagonistes ? C’est sans doute le sens de la reprise jubilatoire, et symbolique, pour le cinéphile qu’est Almodovar, d’une des œuvres phares du cinéma de science-fiction – L’homme qui rétrécit (1957), de Jack Arnold, d’après un roman de Richard  Matheson : cette fantasmagorie transforme ainsi le protagoniste en Petit Poucet à l’assaut d’une géante se promenant sur le paysage de seins et de hanches de la belle endormie, jusqu’au moment où il finit par s’engouffrer, de façon régressive et de tout son corps, dans le sexe de la bien aimée…De Cet obscur objet du désir (1977) qu’explorait Luis Buñuel, autre cinéaste espagnol, à cet « objet d’un obscur désir » d’Almodovar, l’enquête se perpétue comme ne devant jamais trouver de fin, entre interdits sociaux et religieux, et empêchements psychanalytiques.

> A voir aussi pour ces corps morts-vivants : Johnny s’en va-t’en guerre, de Dalton Trumbo (1971) ; Le scaphandre et le papillon, de Julian Schnabel (2007)

Publication extraite d’une encyclopédie de culture générale à paraitre en octobre 2017 aux éditions First, (Les Nuls).

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