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A l’occasion du Second Annual Fine Art Exhibition « Singular point of view 2017 », au Los Angeles Center of Photography, Rencontre avec Sandrine Hermand-Grisel dont nous vous révélions les expérimentations douces d’un expressionisme éclectique (voir notre Portfolio du 23 mai).

L’événement rassemble une riche collection de photoraphies d’auteur, spécialement sélectionnées par la curatrice Crista Dix. La scénographie d’une cinquantaine de photographies est saisissante soutenue par une galerie virtuelle de 52 images supplémentaires. Il hébergera jusqu’au 23 juin prochain extraits choisis touchant aux derniers projets de 39 artistes animant la scène internationale actuelle.

Parmi les invités, Sandrine Hermand-Griesel a rejoint le show et offre un extrait de son dernier projet photographique, Sea Sketches (2016). Ici, l’artiste revisite l’une des chambres thématiques les plus fréquentées dans ses expérimentations précédentes et elle se confronte d’une manière ressourcée avec la photographie de paysage, dans un projet à technique mixte, de nouveau traversée par les contaminations esthétiques de la peinture Moderne.

Dans sa série de rue réalisée en Californie, Somewhere (2008-2010), l’artiste capturait une mosaïque irrationnelle de lieux imprévus, construisant des impressions « fugitives » aux humeurs sombres et noires, rendues flottantes et oniriques par l’insertion de textures imitant l’effet du dessin au charbon. Alors que dans Paysages (2003-2013), la même noirceur portait sur les tons froids de tirages argentiques classiques en noir et blanc, réalisés entre la France et les États unis avec un Leika M7 et un objectif à focale 35mm. Dans le projet On the road (2006-2010), elle peignait une ambiance cinématographique, en plongeant dans les perspectives à perte de vue et les lumières vivides et saturées des grandes routes américaines, avec des photographies couleurs, parfois abstraites obtenues par des temps de pause très longues (voir Portfolio).
Dans Sea sketches c’est un langage pictural renouvelé qui s’impose. La série est un journal intime autour de la genèse émotionnelle d’un rapport d’appartenance entre l’artiste et la poétique manifeste d’un lieu. C’est un long récit visuel fait de « peintures », comme elle aime à le souligner, qui raconte un pèlerinage révélateur mené par la photographe à la recherche du Beau, et comblé soudainement par les tonalités intenses, les horizontalités sauvages des plages blanches et des ciels tourmentés de l’Ile d’Anna Maria, petit paradis au large du Golfe du Mexique.

Sous l’emprise de l’imaginaire évoqué par les peintres romantiques, Sandrine Hermand-Griesel soumet chaque image à l’illusion d’une subjectivation profonde. Comme dans le « Voyageur contemplant une mer de nuages » de Casper David Friedrich, une filigrane à la porosité onirique, ici recrée artificiellement, confère à chacune de ces images une apparence proche de celle d’un souvenir privé. Ces photographies réussissent ainsi le pari de relever à la fois l’objectivité des détails et la verticalité d’un vécu intérieur.
Le choix d’un découpage ciblé des clichés,  leur donnant une forme ronde soulignée par le fond éthéré de la scénographie, accroit finalement leur gradient intimiste et ces « tableaux » nous apparaissent comme autant d’hublots par où espionner l’éloge privé d’un jardin secret.

Nous avons invité l’artiste à nous accompagner dans la lecture de ce voyage hors temps :

Rita Murray: Dans la préparation de cette dernière série, Sea Sketches, vous révélez d’avoir été influencée et inspirée par le style et l’imaginaire des ouvres de Casper David Friedrich et William Turner. Quels aspects de l’œuvre de ces piliers du Romanticisme vous ont autant ravie ? Et comment cela s’est traduit dans la logique de votre projet?

Sandrine Hermand-Griesel : David Friedrich et William Turner sont deux peintres Romantiques que j’ai eu la chance de découvrir pendant la période où j’habitais à Londres. Pour moi, leur force figurative consiste dans leur capacité singulière à capturer en image la complexité de la lumière et la puissance de la Nature. La mer, elle n’est pas simplement plate ou bleue; elle est puissante, animée, mystérieuse. Le soleil n’est pas simplement jaune, mais il recouvre le paysage de sa couleur orange vibrante et de ses flammes rouges. Au delà de leur excellence académique, ces deux peintres m’ont profondément inspirée en plaçant la Nature comme sujet centrale de leur exploration artistique, et par le choix d’une palette de couleurs puissants pour peindre la lumière qui brille vraiment au cœur de chacune de leur œuvres. Cela pourrait paraître peut être comme un cliché, mais ces peintres ont déclenché chez moi l’envie de rechercher le Beau, d’autant plus que nous vivons dans une époque où la réalité du monde est si perturbée par la laidure. J’ai eu besoin de me perdre dans la sérénité de la nature. La plage, initialement m’a capturé par la beauté de sa transparence. Alors qu’ensuite, je suis tombée amoureuse de son immensité libre et de ses humeurs changeantes. Quel sens de surprise m’a frappé à chaque fois que j’ai monté le sommet des dunes en observant la plage allongée autour de moi, sculptée par le vent, déchirée par les vagues ! À chaque fois où j’ai vu la mer devenir sombre sous un ciel opaque, ou encore, à chaque fois où j’ai vu l’atmosphère se transformer et prendre la forme d’un brouillard rose tout enveloppant…La fréquence de mes visites m’a permis de conserver des nombreuses expériences différentes de la mer, du ciel et du paysage. Je cherchais la Beauté, mais j’ai trouvé beaucoup plus.

R.M. Dans Sea Sketches, vous mettez en œuvre un processus créateur et technique particulier dans le but de donner une apparence picturale à l’image photographique. Quel type de traitement spécifique avez-vous employé pour sortir un tel effet ?
S. H-G. : Comme je vous le disais avant, mes antécédents dans le monde de la peinture ont décidément influencé cette série particulière de clichés. J’ai commencé avec des images numériques capturées avec un appareil Nikon D4 intégrant un objectif de 50 mm. Ensuite, j’ai modifié leur texture à la retravaillant en postproduction avec Photoshop, non seulement en utilisant des filigranes et des superpositions, mais également, en laissant la tonalité de la lumière s’installer au cœur de la photographie comme son sujet véritable, un peu comme chez les peintres romantiques par lesquels j’avais été si inspirée dans ma jeunesse.

R.M. : Vous avez inscrit l’identité artistique de vos photographies dans un registre esthétique pictural et émotionnel. La poésie de l’instant, célébrée par la photographie, et l’abstraction du réel, provoquée par la peinture, se marient dans votre œuvre avec équilibre et maitrise; mais comment voyez-vous la relation entre les deux media ? Qu’est-ce qu’il vous a poussé à expérimenter visuellement leur communion ?
S. H-G. : L’invention de la photographie fut d’une telle puissance novatrice que les peintres eurent peur que sa diffusion puisse arriver à affecter leur art. En vérité, avant que la photographie n’arrive à être appréciée en tant qu’art à part entière, certains photographes ont commencé à imiter l’apparence des tableaux dans leur travaux afin d’être reconnus en tant qu’artistes. Ce fut un long chemin. D’une certaine manière, je continue à nourrir l’idée que les deux formes d’art soient unies par une connexion intime dans laquelle elles s’influencent et évoluent mutuellement. Aujourd’hui, utiliser les deux media ensemble ouvre la voie à de nouvelles applications possibles nées de leur interaction réciproque. La Photographie quant à elle, elle me surprend chaque jour. En tant que fondatrice du site All About Photo, je découvre continuellement des nouveaux portfolios et des nouvelles techniques, et je suis impatiente de voir ce que le futur nous réserve dans ce domaine. La Peinture de son coté, est un art avec lequel je suis familière depuis toujours : elle fait partie de mon vécu personnel et familial. En effet, en plus que de me rendre fréquemment dans les musées et les expositions avec ma famille, mes parents et mes grands parents aimaient collecter des tableaux anciens, et notre bibliothèque était remplie de livres d’art. Mais je me décrirais plutôt comme une amante de l’art en générale, et toutes les formes d’art ont eu une importance spéciale dans la construction de mon identité d’artiste.

R.M. Vous défendez la même approche subjective, intimiste et imaginaire dans la genèse de tous vos projets. Vous mentionnez souvent le rapport d’amour qui vous lie à vos sujets, faisant souvent partie de votre entourage personnel et familial. Vous revendiquez votre envie de les sublimer en image en transférant dans chaque photographie l’entièreté de l’implication personnelle du regard que vous leur apportez. Quel est donc pour vous le rôle de l’acte photographique? Et dans cette série en particulier, quelle expérience essayez-vous de susciter chez l’observateur?

S.H-G. La Photographie m’a permis de m’exprimer librement, et puisque je me définis une véritable rêveuse, douée d’une personnalité très sensible, tous mes projets essayent de réfléchir cette condition intérieure. Si par le biais de mon travail j’arrive à remuer des sensations chez l’observateur…si j’arrive à toucher quelqu’un à travers ma sensibilité ou, tout simplement, si j’arrive a transmettre le même bonheur que je ressens à chaque fois que je découvre une œuvre d’art que j’aime, alors je crois avoir rejoint un but en tant qu’artiste et tant qu’être humain. Dans le cas spécifique de Sea Sketches, j’ai voulu interroger mes réactions émotionnelles à l’égard de mon propre milieu. Ce premier jour où je me suis promenée dans le sable blanc de l’île d’Anna Maria, j’ai été frappée par la beauté du paysage, la couleur de la lumière, la manière dont le ciel rencontrait l’eau. Et cela changeait à chaque jour. La lumière, l’humeur, l’ambiance, ma sensibilité suivant le mouvement de l’aurore, du crépuscule, de l’eau. Parfois, la couleur dominante aura été le rose, doux, calme et sobre. D’autres, le noir des nuages sur le contraste du fond orange du ciel m’aura apparu d’une intensité presque violente. Des fois, un orage soudain m’obligeait à quitter la plage, d’autres, une brise douce et volupté me provoquait la sensation de vivre dans un rêve. C’était devenue presque une forme de méditation de sortir dehors et recueillir des témoignages photographiques de la mer et du ciel. Mon souhait c’est que l’observateur puisse être touché par la manière donc j’ai vu et vécu personnellement ces paysages, qu’il puisse ressentir en partie ce que j’ai moi même ressenti.

INFORMATIONS PRATIQUES
Second Annual Fine Art Exhibition  « Singular point of view 2017 », Du 19 mai au 23 juin 2017
Los Angeles Center of Photography
1515 Wilcox Ave.
Los Angeles, CA 90028USA
https://lacphoto.org
http://www.hermandgrisel.com/index.php

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