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la galerie Immix est un lieu comme on les aime chez Mowwgli, pas de frontière entre les pratiques et recherches artistiques, bien au contraire…un lieu d’art contemporain dédié aux images mixtes.
Située au bord du Canal saint-martin dans le dixième arrondissement de Paris, Immix est un pôle artistique en plein développement qui accueille aussi bien des expositions individuelles que des expositions thématiques qu’il accompagne souvent de conférence-débats entre artistes invités et public pour une interaction pédagogique avec les plus jeunes.

Jusqu’au 24 juin, Immix galerie accueille l’artiste Emmanuel Pierrot et ses élèves en photographie de l’université Paris VIII – Saint Denis, Ufr culture et communication.

Nous avons rencontré celui qui chaque semaine concocte des images animées dont il garde jalousement le secret, pour le plaisir des lecteurs de Libé. Nous l’avons mis à feu doux pour qu’il nous livre ses recettes et ses ambitions pour les jeunes photographes en devenir.

Emmanuel Pierrot : Depuis 5 ans j’anime un atelier photographique nommé studio P8 à l’université de Paris 8 Vincennes, à Saint-Denis au sein de l’UFR Culture et Communication. La galerie IMMIX a l’habitude de mettre en avant des travaux d’écoles photo. L’année dernière par exemple ils ont accueilli l’école d’Arles.
Mes groupes sont composés d’environ 25 étudiants, pour la plupart non-initiés à la photographie, ce qui me plait dans le sens où aujourd’hui, et particulièrement chez les jeunes, tout le monde se sent un peu photographe à travers l’utilisation des nouveaux outils qui permettent de photographier et de filmer si facilement. Ce qui m’intéresse avec ces jeunes, c’est justement de questionner avec eux la place, le rôle du photographe dans un monde qui s’est tourné vers l’image de manière presque obsessionnelle.
Au départ, les cours étaient des modules de 3 heures une fois par semaine sur 4 à 5 mois qui avaient l’intérêt de permettre un suivi plus continu, mais il m’a semblé que pouvoir faire des semaines intensives avec les étudiants aboutirait à un travail plus approfondi, à créer un véritable atelier immersif.

A travers cette exposition j’ai essayé tout d’abord de présenter les images marquantes de ces cinq années, celles qui me paraissent particulièrement réussies mais aussi de restituer les expériences que je mène avec les étudiants autour des notions de mise en scène, de jeux avec la réalité, de perception, d’acrobatie.
Les notions de jeux et de plaisir à photographier sont très importantes pour moi. A l’âge qu’ont les jeunes au moment où nous travaillons ensemble ils sont encore capables d’une grande fraicheur qui se ressent beaucoup dans leurs rendus. Il y a quelque chose de très enfantin qui jaillit souvent de leurs recherches, une liberté qui est celle de l’enfance. Cette forme de liberté est essentielle pour moi, dans mon travail, et pouvoir la transmettre et la cultiver avec les étudiants est une grande satisfaction.
Mon travail consiste à la fois à les diriger, à les amener à réfléchir à travers des exercices imposés et à les encourager à prendre la liberté nécessaire.

Au travers mes cours, j’essaie également de les faire sortir physiquement du cadre formel de la faculté. On est un peu comme en récréation ! Je les emmène reconstituer des scènes de crime dans les parkings de la faculté, rendre chèvres les vigils de supermarchés de Saint-Denis en travaillant sur la consommation et ses produits dans les allées du magasin, amuser les passants dans les rues en prenant toutes sortes de postures surprenantes au gré du travail sur la transformation, la photographie de rue, les jeux avec les miroirs… L’an dernier, j’ai également travaillé sur l’aventure Nuit debout, avec cette fois, une approche documentaire, dans le cadre d’un cours plus spécialisé sur la vidéo. Les étudiants ont passé une semaine à la rencontre des acteurs de Nuit Debout, à travers des interviews et des films. Je crois que ça a été une expérience très riche.

Quoi que nous fassions, l’objectif de ces « récréations » est de les faire réfléchir sur le monde qui les entoure et la photographie n’est qu’un prétexte. Ce qui compte c’est le regard, la perception et de jouer de ces notions.
C’est ce qui m’intéresse également dans mon travail au fond et je ne fais que reporter mes centres d’intérêts auprès d’eux.

Le cours est également pour moi un moment de transmission, de mon savoir-faire, de mon expérience, de mes connaissances techniques mais aussi de mes rencontres. Je mets un point d’honneur à ce que chaque cession soit jalonnée de rencontres avec d’autres artistes, photographes, galeristes, graphistes, éditeurs, qui font notre métier et qui viennent nourrir la réflexion que j’essaie de mettre en œuvre avec les étudiants et leur donner des clés plus professionnelles pour leur avenir.

Mowwgli : Comment les étudiants appréhendent ils aujourd’hui le médium photographique? As tu noté au cours de ces dernières années/de ton expérience une évolution dans les pratiques de tes étudiants? Comment vivent-ils l’évolution de l’image ?

E. P. : Le médium photographique fait partie intégrante de leur quotidien mais ce que nous essayons de faire dans ce cours c’est justement de le décoder, de l’analyser, voire de le déconstruire pour mieux le remettre en jeux dans le cadre des exercices.
Je dirais ce que je note souvent une difficulté chez les étudiants à la concentration et leur tendance à donner des réponses très rapides, comme un prolongement du mode texto. Mon rôle est de les amener à allonger le temps, pour pouvoir plutôt passer en mode pause photographique !
Comme je le disais, les exercices que je leur propose au fond les portent à se questionner sur le monde qui les entoure et plus particulièrement en prenant l’image en ligne de mire. Donc j’espère que ces cours leur permettent de prendre plus de distance avec le diktat ambiant.

Mowwgli : Dans tes productions personnelles, tu as très peu de frein, comment transmets tu cette liberté dans un contexte médiatique où la dérision, la moquerie, la caricature sont devenus de nouveaux enjeux de pouvoir?

E. P. : De par leur jeunesse, les étudiants ont encore la liberté de l’enfance en eux. Je tente de la sublimer, de leur donner la place pour l’exprimer à travers notamment des exercices dans lesquels ils peuvent se jouer des codes, des conventions : par exemple en se déguisant, en se transformant, nous faisons un exercice sur le genre où chaque étudiant est invité à se travestir. L’acrobatie, le geste théâtral, la posture, l’imaginaire contribuent aussi à cette recherche.
A mon avis, transformer le monde c’est d’abord se transformer soi-même.

Mowwgli : Quels sont tes coups de cœurs ?

E. P. : J’ai decouvertes le travail d’une artiste italienne Morena Fortino : qui crée des formes à jeux de découpages et d’anamorphismes. Je trouve son travail très frais et plein de légèreté donc aussi très profond !
J’ai également une admiration jamais démentie pour les publications de Xavier Barral. L’an dernier, à Arles, j’ai découvert le livre qu’il a publié sur la collection photographique d’un missionnaire allemand, Martin Gusinde, en Terre de feu au début du 20 ème siècle : L’esprit des hommes de la terre de Feu. Un chef d’œuvre.
Enfin, j’ai trouvé dans une rue de Saint-Ouen, juste à côté des Puces, il y a quelques semaines, une photo magnifiquement encadrée d’un photographe de renom des hommes courant les uns à côté des autres, de profil, pendant une course – un tirage au sel d’argent, véritable hommage à Muybridge et Marey. Je l’ai payé 5 euros ! Et pour un Manu Pierrot « pas avare mais économe », c’est un immense coup de cœur !
Mais ce qui fait vraiment battre mon cœur très fort depuis deux ans est d’avoir réussi à reprendre la ferme familiale dans les hautes Vosges, un territoire absolument magique, où je conçois désormais l’ensemble de mes créations. Et le prolongement de mon travail de transmission avec les étudiants prend également toute sa forme et même une nouvelle forme dans ce « refuge de création » ou de jeunes artistes, des étudiants en fin de cursus, viennent prendre de la hauteur (à 1000 mètres d’altitude !) le temps de quelques jours pendant lesquels nous pouvons échanger et produire dans un cadre particulièrement propice à la recherche et à la création.

INFORMATIONS PRATIQUES
Fictions Ordinaires
Etudiants de l’Université Paris 8
Du 6 au 24 Juin 2017
Immix Galerie
116 Quai de Jemmapes
75010 Paris
http://immixgalerie.fr/

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