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Le milieu de la photographie est-il misogyne ?

Temps de lecture : 5 minutes et 54 secondes

Deux semaines après la publication du Hors-Série de Fisheye sur les Femmes Photographes suite à la rédaction d’un manifeste signé par de nombreuses personnalités du monde de la photographie, notre Trender basée en Grande Aquitaine se penche sur la question depuis quelques temps et a décidé de partagé son expérience. Alors la question se pose, le monde de la photographie est-il misogyne ?

La photographie, pour ce que j’en ai connu, est une pratique globalement assez solitaire. C’est une des raisons pour lesquelles je la pratique. J’aime me retrouver seule. Cela fait maintenant dix ans que j’exerce, depuis le début de mes études jusqu’à mes débuts dans la vie professionnelle et certaines expériences me reviennent régulièrement à l’esprit.

Toutes ne sont pas une question de genre, elles sont simplement dûes au fait d’être traité plus ou moins comme de la merde lorsque que l’on est en période d’apprentissage, vu qu’il est communément plus ou moins admis qu’il est « normal » d’être mal considéré dans cette situation. Néanmoins, la question du genre est plus qu’impossible à éviter. Pourquoi ? Avant d’être une question liée à la photographie elle est une question sociale. Ce qui m’intéresse, c’est de voir ce qu’il en est lorsque je me penche sur ma propre profession. Autrement dit, qu’en est-il de la question du statut des femmes lorsqu’on l’applique à la photographie?  Du plus loin que je me souvienne, pas une seule de mes expériences n’a été marquée d’une manière ou d’une autre par la question de mon genre. Elle se trouve à chaque fois être un doute fondamental sur ma légitimité, mes intentions ou encore mes capacités. C’est un présupposé négatif qui précède à chacune de mes actions quelles que soient mes intentions. Il était devenu clair que chaque fois que j’allais entreprendre quelque chose, j’allais me retrouver devant la double difficulté de prouver que je ne suis pas là dans un registre de séduction (car c’est ce qui revient le plus souvent), puis d’entreprendre et mener à bien le travail lui même.

Avant d’aller plus loin, en chiffres, l’unique étude que j’ai trouvé où les femmes sont évoquées émane du Ministère de la Communication et date de 2015. Nous y apprenons que les femmes représentent 28% de l’ensemble de la profession soit 7000 sur 25 000 photographes. Qu’en une dizaine d’années la progression des femmes dans la photographie représente 7% (passant de 21 à 28% entre 1993 et 2012). Tous photographes confondus, 48% ont moins de 40 ans et 52% plus de 40 ans. Sur la population féminine (28% donc), la majorité se situe sur une échelle d’âge inférieur à 40 ans. Après 49 ans elle passe de 25% à 5% alors que celle des hommes passe de 23 à 26% sur les 72% de population qu’ils représentent.  Ce qui fait de la photographie une discipline largement masculine, vieillissante dont le renouvellement se féminise…Un peu… Une inégalité dans les chiffres donc. Voilà ce que ça donne en expériences vécues :

Très globalement, je passe sur l’ensemble des suggestions esthétiques que j’ai pu faire sur lesquelles on m’avance une impossibilité technique que je n’aurais pas envisagé, que j’aurais dû connaître, histoire de toujours bien me faire comprendre que la photographie c’est technique, autrement dit masculin, ou sur le fait que lorsque j’étais assistante ma performance résidait en ma capacité à anticiper chaque demande du photographe  (parce que la Femme anticipe le besoin de l’Homme…). En tant que femme, je devrais faire du flou… Mieux, des fleurs floues… Et même si j’en fait, c ‘est quoi le problème?

Le problème c’est que cette pratique-là est acceptable, est féminine.

On est dans le domaine de la poésie, du sensible, du fragile et… on continue d’occuper des territoires bien distincts donc tout va bien. Dans les coulisses de la « fashion photography » un jour, j’ai vu arriver la mannequin dans son grand manteau de fourrure. Deux heures après, transformée pour porter au mieux les accessoires d’une vague marque chinoise qui se paie le luxe de venir à Paris pour un shooting, ça vend Paris là-bas. Puis de retour dans le camion filant vers le prochain spot, elle lâche un « j’ai envie de mourir ». Silence glacial. Malaise palpable.  Elle venait de dire la chose la plus vraie de la journée. Si la majorité des photographes de mode sont des hommes, les mannequins deviennent de fait l’objet de l’imaginaire masculin. Je n’ai jamais assisté de femme photographe dans la mode. J’ai fini par en connaitre trois… en dix ans.

Il y a quelques années, j’étais partie sur la route avec le responsable d’un centre d’art qui voulait vraiment m’aider en me filant du boulot. Grâce à lui, j’ai assisté un super photographe et cette expérience fut fondatrice. Mais pour pouvoir faire cela, j’ai aussi dû faire face à des personnes dont le regard sur moi semblait lourd d’accusations.

« Qu’est-ce qu’elle veut celle-là? »

J’étais une petite arriviste qui profitait de son charme pour séduire un homme plus âgé avec une place privilégiée, pour arriver à mes fins… Quelles fins? Sérieux? Ce même homme qui m’avait embauché m’a plus tard avoué les remarques acerbes auxquelles il avait dû faire face quand on l’a vu arriver avec moi. La profession n’est pas tendre, et pour ceux qui voudraient vraiment plus d’équité dans le métier, c’est aujourd’hui un choix qui se paie. On peut aisément comprendre qu’avec cette mentalité, on ne les y reprend pas. Ce qui m’a particulièrement choqué à cette période c’est la réaction des femmes elles-mêmes. Zéro solidarité. On le voit bien qui c’est qui bosse vraiment, on fait pas illusion très longtemps quand on en branle pas une. En fait si tu n’as pas un mec dans ta vie, encore mieux mariée avec des enfants ou pire, pas jugée assez jolie pour être une source de danger, pour justifier que t’es clean, rassurer les autres, c’est pas bon pour toi. Passer par l’homme pour installer ma légitimité, coup dur. Les femmes que j’ai pu rencontrer dans le milieu de la photographie d’auteur et qui sont effectivement auteur ont mon âge. Si je regarde les femmes qui ont dix ans de plus, elles ont été photographe ou avait étudié la photographie, mais continuent leur carrière dans la partie organisationnelle et administrative (bref elles ont abandonné pour une raison ou une autre). J’ai croisé une femme directrices d’un centre photographique… en dix ans.

Quand j’ai passé l’entretien pour bosser dans les photomatons vintage, ça a pas pris une heure pour que le mec veuille me foutre dans son lit. J’avais besoin d’un taf en plus et c’était payé sous le manteau. Ça me permettait de vivre dans la capitale, je ne crachais pas dessus. J’ai demandé ironiquement au gars s’il fallait que je couche pour avoir le job. Pas spécialement pour avoir le job… Ma réponse était non. Donc je n’ai pas couché, j’ai eu le job. Le mec passait son temps à attirer des filles dans des projets photo qui ne voyaient jamais le jour, jusqu’au jour où l’une d’elle en ayant marre et réalisant à quel point elle s’était faite prendre pour une conne a voulu le dénoncer au fisc. J’avoue n’avoir rien fait pour l’en empêcher. Il a pas apprécié, m’accusant de filer les balles pour qu’il se fasse shooter. Œil pour œil.

Une autre fois, j’étais dans une réunion d’information pour journaliste et photojournalistes, un truc assez spécialisé. Majorité d’hommes. Profil du photographe sexagénaire, genre baroudeur des années 80 (mais en 2016), qui se plaint que son métier de photographe soit volé par de jeunes amateurs qui donnent leur photos et leur font une concurrence soit disant directe (autrement dit notre génération de photographe qui gagne pour la plupart moins de 15 000 balles par an et qui se défonce dans un environnement hyper concurrentiel), de fait dévaluant la profession. Déjà, je suis soûlée. Je vais malgré tout me présenter à la fin, discuter. Et la un photographe que je sais être également être une personne avec une position importante dans le milieu de la défense des droits de photographes me donne sa carte en me disant d’absolument passer à son studio lorsque je serais de passage à Paris. Puis, fier comme un coq me montre son site internet sur son smartphone, sa dernière série… Des filles nues suspendues par une corde accrochée à l’une de leur jambe, renversées la tête en bas… On est sérieux là? L’art je dis pas, mais est ce que c’était sensé m’impressionner, me donner envie d’en être? Comment suis-je censée prendre ça? Je me suis imaginée la scène en sens inverse. Genre j’ai la soixantaine, j’ai des responsabilités, je montre mon travail à un jeune garçon qui a au bas mot la moitié de mon âge en l’invitant à passer à mon studio et en lui montrant des mecs à poils suspendus par une jambe… Pas une seule fois on m’a demandé ce que je faisais. Le photographe dont l’âge d’or était les années 80 n’a pas toujours bien vieilli. Non, on ne peut plus toujours se permettre de faire payer une journée au minimum 900 balles, oui, parfois on fait des choses gratuitement pour se faire un book. Je l’ai fait, j’ai bien choisi mes plans, et aujourd’hui je ne le regrette pas. Je ne l’encourage pas spécialement, mais enfoncer la gueule des jeunes je n’y suis pas particulièrement favorable non plus. Quand la génération qui me précède aura installé un système d’apprentissage solide basé sur la réalité du marché et de la profession, j’accepte d’en reparler. En attendant, c’est à nous de faire avec les méandres juridiques et le rejet de nos pairs qui ont peur pour leur propre job. Comme beaucoup de jeunes photographes, et en particulier en tant que femme photographe avec tout ce que cela implique, j’attends en effet d’être respectée pour l’énergie que je mets à m’en sortir dans ce métier, pas d’être traité comme une cruche qui attend la bouche ouverte que ces messieurs daignent reconnaître mon engagement et mes compétences.

Photo : Laia Abril publiée dans le Hors-Série de Fisheye. Son exposition l’an passé à Arles était complètement passée inaperçue auprès du public masculin…