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François Cheval est notre invité de la semaine (lire son portrait publié le 3 juillet). A l’occasion de sa carte blanche, le curateur nous parle du peintre chinois Yan Pei Ming.

La plupart de ceux qui traitent de la relation entre la peinture, les Beaux-arts et la photographie attribuent aux premiers on ne sait quel privilège. Et, par conséquence, ils sont plus soucieux de louer les qualités vertueuses de l’art pour mieux blâmer la vulgarité du médium inventé par Nicéphore Niépce. Pourtant, cette relation n’a rien d’univoque. Yan Pei Ming fait même de ce faux dilemme un amusement et un principe. Il sait qu’il a besoin de l’indice photographique dans la régulation du sujet pictural. La peinture d’histoire, dont il est l’un des maîtres contemporains, prend une forme nouvelle en se régénérant par le document.

Nous sommes donc conviés à des funérailles ordonnées par Yan Pei Ming. L’homme se sent assez proche de ces personnages pour les accompagner vivants ou morts ! Il est celui par qui, fossoyeur et maître des destinées, la mort de gens bien choisis annule l’importance historique. Il s’agit, ni plus ni moins, de maîtriser l’histoire événementielle pour l’organiser en un système cohérent. C’est une lutte à mort que mène Yan Pei Ming avec l’idolâtrie !

Dans la stratégie des sociétés, de toutes les sociétés, le pouvoir associe la légitimité ultime à la figure du maître. La représentation de son corps rassemble en une seule entité le Peuple, l’Histoire et le Droit. Elle est investie d’une puissance magique qui affirme sa vocation à dominer. Ceux qui gisent là, figés, incapables de tout désormais, inaptes à la séduction et à la terreur, n’existent plus que sous la forme d’une reproduction. Le magazine et l’art les maintiennent en vie. La scène, durablement fixée par l’encre et l’huile, est désormais un objet stable, un multiple consommable.

Face à ce spectacle, il n’y a pas d’interjections, de cris ou de clameurs, de mouvement de recul, encore moins. La peur nous a quittés. Ceux que nous voyons, rendus inoffensifs par la Faucheuse, ne nous regardent plus. Ces illustres défunts se réduisent à une série de regards vides et immobiles, presque anxieux. Perdus dans le néant, ces corps aux membres rigides, Yan Pei Ming nous les livre nus et inoffensifs, quelque-part où même rien n’est défini. Les « grands » hommes avec qui nous avons passé notre vie, qui nous l’ont dictée même, deviennent des étrangers. Leur image pitoyable est la dernière représentation du théâtre qu’ils ont agencé.

Comment réagir devant ces scènes ? Instinctivement, nous hésitons entre empathie, voyeurisme et satisfaction. Ces portraits mortuaires, presqu’à l’échelle un pour certains, ne génèrent aucune angoisse, encore moins de la douleur. La peinture est froide comme les reproductions de magazines dont elles sont issues. Elle affirme une volonté de résistance, l’envie de nous dégager des contingences historiques. Pour se délivrer des affects, Il faut apprendre à rompre avec l’univers traditionnel des perceptions. La critique radicale de Yan Pei Ming ne peut se satisfaire de la simple ironie. Elle suppose l’éradication des statues du Commandeur. De toutes, sans exception.

Contemplation délicieuse de l’inanité des choses, les acteurs « remarquables » de ce monde ont l’illusion de disposer des causes et des effets, mais là, sans vie, ils ne sont plus que des visages grimaçants, exhibant leurs dépouilles recroquevillées sur elles-mêmes. La peinture ici se moque de l’agitation des puissants et de leur soif de pouvoir : tout cela ne concourt vers aucune fin.

La tonalité grise et noire, mélancolique, de l’œuvre s’impose. A l’image des photographies mortuaires qui prolifèrent au XIXème siècle, les peintures de Yan Pei Ming dépeignent par le menu la vacuité des puissants. Mais il ne faut pas s’y tromper, le brio technique du geste ne peut occulter le fondement moral qui fait de la peinture plus qu’une simple démonstration de savoir-faire, l’inauguration d’un double désenchantement : le diagnostic de la relation entre la mort de l’image et l’échec moderne de la représentation du pouvoir. Yan Pei Ming dévoile la nature des rapports entretenus par la dissémination des images et la crise du politique. L’image contemporaine, – et c’est la conséquence de l’invention de la photographie -, a perdu toute légitimité. Le sens s’en dégage, sans retour possible, elle se dévalue et rejette la raison. Des images désormais vidées de toute substance vitale, la photographie pour son pouvoir de banalisation rend aveugle : fin de tout et absence de compassion.

La coexistence avec les morts fait partie de l’apprentissage de la vie. La dernière photographie des proches assurait un lien. Maintenant, l’image finale des « maîtres du monde » s’impose à nous comme un scandale figurant l’absurdité de ce qu’ils ont été. Yan Pei Ming, en saccageur de chimères, dissipe les dernières illusions. En se penchant sur ces lits de morts, son regard froid dit adieu aux errements de l’esprit, la pire des choses. La peinture se veut éthique, c’est-à-dire une position vis-à-vis du monde véritable, côtoyé par des ombres et des fantômes. Il faut sortir de la représentation que l’on nous inflige du réel pour se satisfaire de sa simple contemplation esthétique, seul regard possible. Le furieux travail de sape de la peinture vise à ouvrir les yeux du spectateur sur tous les idéaux erronés dans lesquels il se vautre avec plaisir.

Ernest Renan disait que l’esprit d’une nation se nourrit à la fois des joies et des deuils. Ces temps sont révolus. Face aux œuvres du peintre, nous ne ressentons aucune émotion collective et l’oubli est désormais plus fort que le souvenir. En refusant de faire le deuil des icônes, Yan Pei Ming met à mal le narcissisme des puissants, quels qu’ils soient. Ils n’ont décidément rien à voir avec les dieux. Dans la « Cité sans murailles » d’Epicure, la mort est la même pour tous, la loi naturelle s’impose à tous. Mais ces images nous rappellent dans leur froide torpeur qu’ils ne savent renoncer à rien. Leurs dernières expressions trahissent non pas la peur de la mort, mais la conscience de la perte du pouvoir de sujétion sur les autres.

Nous n’avons plus peur. Le silence de la toile n’est pas une exigence de dignité. Yan Pei Ming se moque de la décence. Sa peinture refuse le mode expressionniste. Elle n’est pas non plus l’objectivation des émotions, et encore moins l’intériorisation de la douleur. Il s’agit d’un détour, d’une nouvelle voie ouverte vers le plaisir de la contemplation. Par la photographie, par le magazine en particulier, l’apparence, ce divertissement pascalien, nous a rendus insensibles. Vivants, les « grands hommes » nous rendaient muets, là, recouverts de cette matière épaisse, de la fange primitive de l’huile et de ses pigments, ils nous apportent la joie du dédain.

Enfin, c’est à leur tour de se taire ! Ils ont beaucoup trop parlé. Bonheur d’un art qui cloue le bec aux beaux parleurs. La règle du silence imposé à ces cadavres nous autorise enfin à dire ce que l’on pense. La contemplation est protestation.

Yan Pei Ming sait se mettre, et nous mettre, à distance des drames. Il s’en fait le narrateur et le premier spectateur. L’attitude du peintre est la seule véritable thérapeutique, car elle conduit à se rendre attentif à la forme, à la matière, et, par là même, à se détourner du pathos. Renversement de l’ordre établi, la peinture, l’art pour tout dire, un instant nous fait entrevoir qu’il est possible de voir autrement. Ici, nous ne faisons le deuil de rien, nous achevons, nous finissons le travail de la mort. Il s’agit de faire de ces « persona grata » des gens comme les autres, des gens sans qualité.

Cette peinture irrévérencieuse demande des comptes. Naïveté du peintre ou naïveté du spectateur, cette requête est une pure abstraction, un plaisir de collectionneur ou de connaisseur. Le pouvoir se renouvelle et fabrique de nouvelles icônes et le cours des choses ne sera nullement changé par la contemplation de cadavres, réellement, exquis ! Mais la conscience de l’inutilité des lamentations est en soi un pas en avant. Finalement notre seule opposition au vulgaire tient dans la lucidité et la vigilance.

Ces obsèques grotesques marquent la fin du cérémonial ancestral. Le rituel lui-même n’est plus réservé désormais qu’aux personnalités du show-business et aux princesses dissipées. Ce parasitage d’un type nouveau, entre anciennes processions et retransmissions télévisées, est en revanche devenu le moment essentiel de la vie des médias. Retournement de situation qui fait de la mort du politique un non-événement quand l’Entertainment s’empare du rituel. La codification minutieuse de la cérémonie relève des médias et rend visible le nouvel ordre de la marchandise. Quand le cadavre du « grand homme » se présente sans faste et sans apparat, la dépouille de la « star » occupe, pour quelque temps, tout l’espace médiatique.

Si l’on a su mourir grand dans les temps anciens, depuis l’invention de Nicéphore Niépce, il n’y a plus d’édification pour les puissants. La photographie, à l’heure de la mort, ne peut entièrement revisiter l’Histoire. A quelques-uns, on peut taire la vérité, mais à des foules entières, aujourd’hui, on ne peut cacher la réalité charnelle de la mort. L’austérité traditionnelle de l’ancien régime des images disparaît au profit des corps disloqués, des visages grimaçants et des regards hébétés du magazine. A cette vue, nous savons que les « grands hommes » ne peuvent intercéder pour nous avec les dieux, avec Dieu. La recherche de l’immortalité, conduit à errer sans fin dans les couloirs de Madame Tussaud ou dans des mausolées absurdes, embaumé.

Les puissants aiment nous faire croire qu’ils se « dédoublent ». Entités « immortelles », ils s’imaginent relier l’au-delà et l’ici-bas. Humains, certes, mais d’une essence supérieure, leur mort n’est pas réductible à la nôtre. Ce corps ne leur appartient en rien, il est un statut. Leur disparition ne peut être qu’édifiante. A l’extrême dignité des derniers instants, la célébration dérisoire de Yan Pei Ming bafoue les moindres actions des « grands hommes ». Les tristes effigies funèbres allongées, sans autorité, se sont laïcisées et ont perdu toute sacralité.

Essai de déraison funèbre, les cadavres de Yan Pei Ming nous apportent le soulagement. La mise à mort des « puissants », après un sentiment de gêne, apporte dans un second temps une sensation de jubilation. Si le musée et la galerie d’art ne sont pas les lieux où s’expriment une exultation  honteuse ou une indécente manifestation d’allégresse, ils se révèlent seuls aujourd’hui en capacité d’accueillir ce contre-modèle ! Ci-gît donc le bilan de ces existences, ci-gît les « Vies » de Plutarque, plus personne ne s’arrêtera désormais devant les pierres tombales et méditera sur la destinée des puissants. Sic transit gloria mundi.

INFORMATIONS PRATIQUES
http://www.yanpeiming.com

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