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Y a-t-il une photographie japonaise comme il y a une cuisine italienne ou une musique française ? Art trop jeune pour revendiquer des racines, la photographie a migré depuis les deux terres que sépare une Manche d’eau de mer pour atteindre l’Extrême-Orient, pour peu qu’il s’ouvrît à l’Occident. À l’orée de la période 1950-2000 que couvre l’importante exposition de la MEP, deux guerres sont passées et deux bombes atomiques ont, à la suite du génocide nazi en Europe, expérimenté au Japon un nouveau versant de l’horreur absolue.

Avec vingt-et-un artistes, l’exposition, particulièrement complète, vient de la collection initiée en 1992 par la donation de la société japonaise d’impression Dai Nippon Printing Co Ltd. en faveur de la Maison européenne de la photographie. L’ensemble constitue à ce jour un fonds riche de quelque 540 pièces.

Les trois photographes anciens qui ouvrent l’accrochage à la salle Hénault de Cantrobe ont fait œuvre dans les deux décennies qui ont suivi la conclusion désastreuse de 1945, posant une vision d’auteurs sur des champs aussi différents que la réalité sociale décrite par Ihei Kimura d’un pays qui se relève, une modernité universelle chez Yasuhiro Ishimoto ou une démarche poétique et solaire avec Shoji Ueda. La reconstruction du Japon vaincu va de pair avec son absorption raisonnée de ce qui se fait en Occident, notamment la démarche singulière d’auteurs rassemblés dans des courants de création, fédérés par des revues de plus en plus nombreuses. C’est le rendez-vous qui est donné au deuxième étage avec Shomei Tomatsu, Eikoh Hosoe et Ikko Narahara, trois des six fondateurs, en 1959, de l’agence Vivo. Si les stigmates de la guerre restent présents dans les villes comme dans les corps, l’interprétation de la photographie dépasse peu à peu la dimension documentaire à laquelle se rattachent Shomei Tomatsu et surtout Hiromi Tsuchida, qu’on retrouve un peu plus loin avec son enquête obstinée auprès des survivants d’Hiroshima. Chez Ikko Narahara, l’objet devient symbole, l’environnement une atmosphère sinon un décor, quand le travail d’Eikoh Hosoe jumelé à l’œuvre de Yukio Mishima imprègne la vision sensuelle et noble qui lui a valu de conquérir tôt les publics occidentaux du milieu des années 1960. Le terrain est alors préparé pour l’arrivée d’une avant-garde photographique contemporaine de l’agitation qui, en 1968, secoue les Etats-Unis et l’Europe. Autour de la revue mythique Provoke, Daido Moriyama révolutionne l’esthétique par des vues crues, volontiers scandaleuses, prises au gré de ses déambulations, servies par un traitement noir et blanc brut de contraste et de grain. Radicalement introspective et autobiographique, la démarche de Nobuyoshi Araki double son cheminement d’homme, ses activités et ses états-d’âme. Avec son « Voyage d’Hiver », l’artiste accompagne sa femme dans ses mois de maladie, et par delà la mort, jusqu’aux obsèques et au vide laissé par le deuil. Ce thème de la séparation douloureuse retrouvé chez Seiichi Furuya est encore présent avec « Solitude of Ravens » de Mahahisa Fukase et dans le travail exécuté par Miyako Ishiuchi sur l’existence hors-norme de sa mère défunte.
Deux autres maîtres contemporains, Hiroshi Yamazaki et Hiroshi Sugimoto, croisent cette évocation sur le terrain même du médium, le premier avec son « Héliographie », écho respectueux à un siècle et demi de distance de l’invention de Nicéphore Niépce, le second avec sa série Theaters, photographies d’écrans de salles de cinéma, sur le temps de pose de la durée du film projeté. L’exposition se termine avec la présentation des travaux des auteurs les plus jeunes, nés après le deuxième guerre mondiale et dont on découvrira les œuvres aux résonnances contemporaines. Parmi eux, Keiichi Tahara, disparu le 6 juin dernier laisse la séquence émouvante de ses vues de fenêtres et de portraits d’artistes, contemporains de ses débuts à Paris.

Faudrait-il un lien pour passer de la photographie japonaise à la rétrospective Bernard-Pierre Wolff, on le trouverait dans les photographies prises en 1981 à Tokyo par l’artiste. Mais on entre avec cette belle rétrospective dans un tout autre domaine, sensible, amoureux et nomade. Les visiteurs fidèles de la MEP connaissent au moins le nom de Bernard-Pierre Wolff, donné à l’auditorium du musée. Ils découvrent aujourd’hui l’envergure d’un homme capable d’entretenir plusieurs passions, en commençant par celle qui l’a conduit à New York après un passage à la Cinémathèque française d’Henri Langlois. Bernard-Pierre Wolff ne quittera New York que pour répondre aux nombreuses commandes de UNICEF ou de l’UNESCO qui le mènent en Europe, en Afrique et en Asie. Curieux de cultures, avide de contacts vivants, parfaitement à l’aise dans la rue, Wolff construit peu à peu, en marge de son travail d’illustrateur missionné, une œuvre personnelle, humaniste et inspirée. Quelques mois avant sa mort survenue le 28 janvier 1985, Bernard-Pierre Wolff a fait à Paris-Audiovisuel la donation de la totalité de son œuvre, aujourd’hui conservée par la Maison européenne de la photographie.

INFORMATIONS PRATIQUES
• Mémoire et Lumière. Photographie japonaise, 1950-2000
La Donation Dai Nippon Printing Co., Ltd
• Bernard-Pierre Wolff, Photographies, 1971-1984
Jusqu’au 27 août 2017
Maison européenne de la photographie
5/7, rue de Fourcy
75004 Paris

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