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Bibliophile invétéré, Philippe Cohen-Grillet traque les éditions rares, originales, clandestines, les manuscrits, correspondances, d’émouvantes provenances… Récemment encore on pouvait le croiser à la vente Signoret-Montand, en embuscade pour quelques centaines de feuillets d’un Adieu Volodia copieusement annotés pour son auteur et son éditeur, ou un exemplaire unique du scénario de Clair de femme, roman de Romain Gary adapté au grand écran par Costa Gavras suivant les bons conseils de Milan Kundera, lui aussi truffé de remarques et observations de la main d’Yves Montand.

Sa dévotion pour la littérature érotique, au sens noble du terme, l’a poussé à certaines douces folies et à courir le monde, des librairies parisiennes, helvètes, américaines, bataves ou turinoises au milieu feutré des maisons de vente. On est loin de l’univers de La Neuvième Porte de Roman Polanski, quoique…

Collectionneur passionné, passionnant, Philippe Cohen-Grillet vient enfin de mettre la main sur un objet de désir longtemps convoité. Outre sa joie et son plaisir, il nous fait partager la dimension historique, artistique de la pièce acquise et nous fait pénétrer dans l’histoire de l’Histoire.

Des années de recherches éperdues, d’attente, de désir.

– Quoi donc, de l’amour ?

– J’t’en pose des questions, moi !?In Cold bloodDe sang-froid. First edition, first printing, 1966. J’ai enfin entre les mains un exemplaire de l’édition originale de cet ouvrage, en parfaite condition. Grâce soit rendu à Amelia Adams, librairie (sis 23 Stagecoach Road, Amherst, Massachusetts, États-Unis d’Amérique, joignable aux horaires de bureau : 001.7747223808).

In Cold blood, rien de moins que l’un des textes les plus importants de la littérature contemporaine. « A no fiction novel », un roman de non-fiction, définira l’auteur, en creux, ou par l’absurde. L’acte de naissance, à ce jour indépassé, du « journalisme narratif », ce genre (« Pas de fond sans forme, mais pas de style sans idées », ainsi que me l’a enseigné Jean-Edern Hallier), que je place au-dessus de tout autre.

L’histoire, d’une banalité terrible, est connue. Celle du livre est tout autant bouleversante.

Truman Capote est déjà un auteur connu et reconnu (Breakfast at Tiffany’s) lorsque, un matin de novembre 1959, après son breakfast, il parcourt un entrefilet du « New York Times » rapportant un fait divers insipide. Quatre membres d’une même famille, les Clutter, abattus chacun d’une balle de fusil de chasse dans la tête et dans leur maison de l’ouest du Kansas. Le ou les tueurs ont recouvert le visage de leurs victimes d’un draps ou d’un vêtement. Est-ce par pudeur ou par honte un tantinet tardive de leur œuvre ?

« Le village de Holcom est situé sur les hautes plaines à blé de l’ouest du Kansas, une région solitaire que les autres habitants du Kansas appellent « là-bas » ». Voilà pour l’incipit, plus clinique que Lonely Planet, avec une pointe de condescendance et cette répétition, volontaire, « Kansas ». « Là-bas », c’est cette expression si terne et triste que je volais à Capote pour désigner l’unité de lieu dans laquelle se déroulait l’unité d’action de mon premier roman. Aucun lecteur ne releva cette allusion trop sibylline, pas même mon cher éditeur d’alors, Dominique Gaultier, pourtant fin lettré. Et c’était mieux ainsi. Mon petit secret. Une coquetterie.

Voilà, donc. « Le petit chat est mort ». Papa, maman, fiston et sœurette Clutter itou. Le mobile crapuleux de ne fait aucun doute. Capote relit la coupure de presse et compose un numéro de téléphone. William Shawn, l’éditeur de la prestigieuse revue « The New Yorker », décroche et s’entend dire : « Je veux écrire là-dessus. Je veux partir sur place… Oui… Tout de suite ». Ce n’est que des années plus tard que Shawn pourra publier dans le magazine De sang-froid, en quatre livraisons, quelques semaines avant la parution du livre.

Le dandy-maniéré-homosexuel-new-yorkais-langue-de-pute à la voix de fausset débarque ainsi chez les culs-terreux avec son long manteau de cachemire couleur havane-chameau. A ses côtés, Harper Lee. Son rôle, dans la conception et la rédaction de ce chef d’œuvre absolu sera déterminant. Nous ne le connaîtrons jamais précisément. Elle aussi rejoindra de son vivant la mythologie de l’histoire littéraire en signant Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Prix Pulitzer 1961, puis adaptation cinématographique l’année suivante. Le film est triplement oscarisé, encore considéré aujourd’hui par l’Institut Cinématographique Américain comme l’un des douze longs métrages « les plus importants de l’Histoire du cinéma ». En effet, un navet consternant, d’une niaiserie manichéenne sans nom, piteusement surjoué par Gregory Peck. Bâillements entrecoupés d’éclats de rires compulsifs garantis à chaque projection. Mais nous étions en 1962. Entre deux coupes de champagne, les vedettes d’Hollywood votant Démocrate et les « professionnels de la profession » crucifiés par Godard devaient y aller de leur encouragement au mouvement des Droits civiques. Qu’importe que certains fassent vider les piscines des hôtels de Palm Springs si un nègre avait eu l’impudence d’y glisser un orteil.

Mais je m’égare, revenons à notre viande froide. In Cold blood sera également adapté au cinéma, et avec un autre brio, par le réalisateur Richard Brooks. Le film, accompagné d’une musique composée par Quincy Jones, sidère les spectateurs américains en 1967, voilà exactement un demi-siècle. L’histoire dans l’histoire sera elle aussi racontée, dévoilée. L’amour de Capote pour l’un des deux accusés. Leur platonique mais fusionnelle relation à travers les barreaux. Son incapacité (son impuissance ?) à terminer le livre avant le dénouement. De recours en appels, cette fin fut trop longtemps différée. L’exécution des deux criminels fut pour Capote le déchirement d’une libération : la mort d’un être humain qu’il aimait, simple mais sensible et pas si frustre ; la naissance de son plus grand livre. Son dernier ouvrage, Prières exhaussées, reste inachevé. Ce titre lumineux résonne, à mon sens, comme un aveu, presque une confession. Le drame du Kansas engendra six morts : quatre innocents assassinés, deux coupables pendus. Et un survivant, Truman Capote.

Seuls souffrent ceux qui restent.

« Il était midi au cœur du désert de Mojave. Assis sur une valise de paille, Perry jouait de l’harmonica. Dick était debout au bord d’une grande route noire, la Route 66, les yeux fixés sur le vide immaculé comme si l’intensité de son regard pouvait forcer des automobilistes à se montrer. Il en passait très peu, et nul d’entre eux ne s’arrêtait pour les auto-stoppeurs… Ils attendaient un voyageur solitaire dans une voiture convenable et avec de l’argent dans son porte-billets : un étranger à voler, étrangler et abandonner dans le désert ». T. C.

PS : Au moment de terminer ces quelques lignes me vient une réflexion, amusante ou déprimante, à vous de voir. A ce jour, De sang-froid a été écoulé à huit millions d’exemplaires, traductions comprises. Posons que chacun a pu être lu, en moyenne, par quatre personnes (les livres que l’on prête et ne revoit jamais, ceux qui sont emprunter en bibliothèques, etc). Cela nous amène à trente deux millions de lecteurs. Nous sommes sept milliards et des poussières. Depuis 1966, deux générations et demi se sont côtoyées et/ou succédées, soit, disons, onze à treize milliards d’individus. L’article qui précède n’est donc susceptible d’intéresser putativement qu’un nombre infinitésimal d’êtres humains, francophones et heureux lecteurs de Mowwgli. De quoi former un cercle restreint et très sélect. Dont vous êtes, désormais.

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