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Plus que quelques jours pour visiter l’exposition de photographie à la Maison Guerlain du 68 avenue des Champs Elysées. Cette année c’est l’artiste Valérie Belin qui s’est vue offrir une « carte blanche » pour évoquer la marque sur le thème retenu « Les femmes vu par les femmes: Révélation ». Rencontre avec l’artiste française.

Glwadys Le Moulnier : Depuis quelques années, la Maison Guerlain invite des plasticiens internationaux et leur donne « carte blanche » pour réinterpréter la marque de luxe. Cette année, vous en êtes l’invitée dans le cadre d’une exposition consacrée aux femmes photographes. Comment vous êtes-vous inscrite dans cette proposition?

Valérie Belin : J’ai décomposé la thématique en deux parties « femme vues » et « vues par les femmes ». « Femmes vue » tout d’abord: j’évoque pour imager cette notion la star de cinéma qui descend le tapis rouge au Festival de Cannes et que l’on regarde comme un objet de désir. Puis il y a la femme « vue par les femmes » . Là c’est un autre versant du thème : « qu’y a-t-il dans l’esprit de cette femme, dans sa psyché ? ». A quoi pensent-elles quand elles descendent ces marches du Festival de Cannes ? Par quoi sont-elles habitées? Ce qui m’intéresse, c’est cette double dimension du regard. Le regard extérieur sur la femme et le regard intérieur de la femme sur elle-même. Cette ambiguïté, cette mise en porte à faux du thème était intéressante. J’ai introduit le trouble de la même façon que je le fais dans les séries que j’ai pu réaliser autour du mannequin de vitrine, du modèle d’agence, des sosies de Mickaël Jackson ou de la danseuse du Lido. Ce sont déjà des images, et moi je photographie des images. Ces personnes sont destinées à faire image devant nous, mon travail consiste à déconstruire le cliché.

G. L. M. : L’Oeuvre que vous avez créée spécialement pour cette exposition s’appelle Liberty. Ce titre fait écho à la liberté de ton qui habite vos précédents travaux, et pour lesquels vous avez été primée. Comment s’est passé votre collaboration avec la maison Guerlain? Quels étaient vos contraintes, votre « feuille de route », votre liberté en somme et comment avez-vous procédé ?

V. B. : Mon travail dans l’ensemble, de manière intuitive et naturelle répond à la thématique de cette année. Pour moi cette image est une sorte de manifeste à la fois de ma manière de travailler aujourd’hui, des obsessions qui m’habitent et de la thématique de cette année chez Guerlain. J’ai procédé en instaurant un trouble. Dans un premier temps on a l’impression de reconnaître ce que l’on voit, comme par exemple la mannequin de vitrine que j’ai photographié en 2003. On se dit « oui, c’est une très jolie femme, la beauté « wasp ». Puis dans un second temps, quand on s’approche du tirage photographique, on se rend compte de la fausseté, des artefacts. La perfection est trop grande, les yeux sont peint, les sourcils sont peint, on voit les coups de pinceaux du maquilleur sur l’objet de plastique. Et là ntervient le trouble: « Oui mais tout cela est faux ». On compare la vérité d’un visage vivant et la fausseté du visage de ce stéréotype. C’est sans cesse par un travail de la forme, rendu possible par la photographie, que je tente de déconstruire le cliché.

G. L. M. : Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la façon dont vous avez construite cette image ?

V. B. : D’abord sur le choix de la mannequin elle-même, je n’ai pas choisi celles hyperréalistes que je choisis d’habitude. J’ai choisi une mannequin beaucoup plus schématique, beaucoup moins illusionniste, d’un point de vue « illusion du vivant ». Je souhaitais qu’il y ait une introduction perturbante avec une mannequin qui serait déjà un « Frankenstein » par sa fabrication un peu schématique. D’autre part je l’ai choisi parce que sa coiffure, son attitude, son visage m’évoquait l’Art Nouveau qui me semblait vraiment en correspondance avec la maison Guerlain. C’est d’ailleurs une première évocation de la liberté puisque l’Art Nouveau est aussi la période où les femmes abandonnent le corset au profit de vêtements beaucoup plus fluides. La robe est elle aussi choisie pour évoquer cette époque, opérer un mélange intéressant avec les fleurs. C’est une robe assez proche de la charte colorée de la maison Guerlain. On y retrouve le rose, des couleurs qui sont assez présentes dans l’univers Guerlain. Ce choix était important pour moi.

Aujourd’hui mon travail de déconstruction des stéréotypes se fait plus par la superposition, la surimpression de l’image. c’est le cas pour le travail réalisé pour la maison Guerlain. J’ai superposé cette image de mannequin de vitrine avec deux images : une image de fleurs et une image de couverture de comics. La première, avec les fleurs, va dans le sens de l’univers de la maison Guerlain. Elle est directement liée à l’univers du parfumeur, et Guerlain est vraiment un parfumeur, sans doute l’un des derniers grand parfumeur. Je retrouvais cette correspondance de la maison Guerlain avec les fleurs, la beauté, la féminité, mais aussi cette correspondance de la femme décorative, de l’ajout d’ornement qui incarne la beauté au sens extérieur du terme. Pour perturber cette harmonie, j’ai voulu intégrer cet élément qu’est le comics. J’ai choisi cette couverture de comics qui montre une scène de crime. On peut apercevoir des personnages masculins, le mot police. On sent une certaine dangerosité, un événement scandaleux qui vient salir l’harmonie première de la combinaison femme / fleur. Voilà un peu les matériaux qui ont fabriqués l’image.

G. L. M. : Parmi les images exposées, quelle est celle dont vous vous sentez le plus en harmonie? et avec quelle photographe exposée vous êtes-vous sentie le plus « en dialogue »?

V. B. : J’ai un attachement et une admiration particulière pour le travail de Sarah Moon car, elle aussi, est allée très loin dans l’idée du mannequin, l’une des thématiques centrales de son travail. Elle aussi a réussi à opérer une métamorphose d’une beauté plastique évidente et d’une ambiguïté quant au statut du modèle. Je me sens assez proche de ce travail. Bien sûr, elle le fait avec les procédés propres à son époque, c’est a dire principalement le Polaroïd, et elle le fait d’une manière extrêmement sensible, vraiment intelligente. Elle est très proche de son médium, c’est aussi une dimension qui pour moi est très importante. Je me souviens évidemment de sa première campagne Cacharel. A l’époque j’étais une jeune adulte et ce sont des images qui m’ont profondément séduites et marquées. Peut-être sont-elles même à l’origine de cet attachement au départ à l’image et au travail sur l’image de la femme.

G. L. M. : Vos travaux interrogent la place de la femme et notamment les stéréotypes auxquels elle est sans cesse confrontée. Liberty est-elle une sorte de conclusion au regard que vous posez sur la femme?

V. B. : C’est une œuvre de résistance dans le sens où elle montre toute l’ambiguïté qui reste présente dans le statut social de la femme aujourd’hui. Quelle est la dimension de sa liberté réelle ? Quel est le diktat de l’image aujourd’hui pour les femmes ? Le titre « Liberty » est à double sens parce qu’il évoque à la fois ce motif floral Art Nouveau et également la Liberté. Elle peut évoquer le tableau de Delacroix, « La liberté guidant le peuple » car la mannequin choisie est dans une posture assez volontaire, allant de l’avant, conquérante. C’est la posture de cette femme nue chez Delacroix dont le statut lui aussi est très ambiguë. C’est une très belle femme, elle nous montre sa nudité, sa beauté et en même temps elle est celle qui guide le peuple, celle qui incarne la révolte. Dans le tableau de Delacroix, cette femme est devenue une icône au même titre qu’une mannequin de vitrine ou une star devient un stéréotype. Elle se vide de son sens. Finalement, mon image pose toutes les ramifications de la thématique de cette année, ou en tout cas toute l’ambiguïté de cette thématique.

INFORMATIONS PRATIQUES
Les femmes vues par les femmes
Jusqu’au 27 août 2017
Maison Guerlain
68 Avenue des Champs Elysées
75008 Paris

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