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Dans le cadre du festival Visa pour L’image, Mowwgli a souhaité rencontrer les principaux acteurs du marché, photographes, éditeurs, agences et iconographes. Chaque jour, une rencontre avec l’un d’entre eux pour éclairer les enjeux liés aux marché de l’image, ses évolutions et l’enthousiasme qui, malgré la conjoncture, prédomine.

Rencontrer Régis Le Sommier, directeur adjoint de la rédaction de Paris Match n’est pas un banal rendez-vous. L’homme parle vrai, il est précis, avenant et sombre à la fois. C’est un journaliste de terrain, et même si vous avez fait vous-même quelques incursions en zones de conflit dans une vie antérieure qui vous permet de comprendre les enjeux qu’il évoque au cours de l’entretien, il vous faut être réactif, saisir les informations qui fusent, rattacher chaque donnée dans son contexte et identifier les lieux, personnalités et évènements qu’il égrène à un rythme effréné durant l’entrevue. Avec un sens aigu de la mission du journaliste, il aborde, non sans pédagogie, les grands bouleversements et les futurs enjeux de la profession.

Régis Le Sommier est un homme passionné, au caractère trempé qui vous transporte de New York à Port-Au-Prince, en passant par Mossoul, Monaco, Buckingham palace ou Deir ez-Zor et vous révèle en quelques phrases percutantes ce qu’est Paris Match.

Car si tout le monde a lu un jour le magazine, chacun y va de son interprétation suivant sa culture politique ou familiale. Les attaques répétées liées à la liberté de publication dont le magazine fait l’objet ces derniers mois mais plus largement, la difficulté pour les photojournalistes de travailler (et accessoirement de vivre de leur travail) sont l’occasion de faire le point dans un contexte politique et économique tendu et d’aborder la question de l’identité au travers de la liberté d’expression. A rencontre exceptionnelle, proposition éditoriale exceptionnelle, nous avons donc décidé de vivre au rythme de Paris Match toute la semaine, avec son directeur adjoint. Il nous parle émotion et éthique, évolutions technologiques et marketing et revient sur le procès intenté à Paris Match pour les publications de photographies de l’attentat de Nice.

Mowwgli: Comment définir Paris match en 2017 ?

Régis Le Sommier : Dans 18 mois, Paris Match fêtera ses 70 ans. Pour restituer un peu le contexte, Match est d’abord un magazine de sport crée en 1932 par Jean Prouvost. En 1936, l’arrivée de Life dans le paysage l’oblige à se repositionner pour devenir un généraliste avec une grosse entrée photographique, ce qu’on appelle un Picture Magazine. Lorsqu’on regarde les numéros de Match des années 37, 38, 39, notamment pendant toute la période qui précède la guerre, on s’aperçoit que l’on a déjà les ingrédients, les mêmes types de sujet, la même façon d’aborder l’actualité qu’aujourd’hui. La recette est là : émotion-révélation-surprise et l’entrée photographique. Sans photo, pas de sujet. Ce sont les fondamentaux de Match.

Aujourd’hui, dans un monde où le déferlement d’image, où le nombre de média a explosé, la donne en est radicalement modifiée. Quand j’ai commencé ma carrière, on démarrait tous d’abord par les faits divers et on avait à peine 3 ou 4 concurrents sur le terrain : un ou deux quotidien, VSD comme magazine qui pouvait éventuellement nous chatouiller. On prenait nos sources directement en interviewant les personnes concernées ou en décryptant la PQR (presse quotidienne régionale). Aujourd’hui le nombre de sources qui peuvent nourrir un papier ou le nombre de photos faites sur un même sujet est considérable. Le service photo de Match traite en moyenne 25 000 photos par jour, uniquement d’actualité. Les éditeurs sont rivés à leur ordinateur pour ne pas manquer LA photo. Heureusement, l’indexation a également fait énormément de progrès.  On a clairement vécu ces dix dernières années, plus qu’une révolution au niveau numérique, Paris Match, sur la numérisation des images, s’y est d’ailleurs mis assez tard. Mais cette révolution nous a placé comme marqueur de notre époque. Roger Thérond, qui fut directeur de la rédaction dans les années soixante, disait  que nous étions là pour « structurer le chaos ». On propose une lecture éditorialisée de la semaine, tout en conservant ces éléments dont je vous parlais plus tôt, la surprise, l’étonnement. On rythme le journal ainsi. La qualité photographique y est historique, dans l’ADN même du journal, et surtout on augmente la qualité des textes. Si par le passé, on a pu se contenter parfois de quelques papiers pas trop écrit, aujourd’hui, dans un monde où tout se consomme très rapidement, le plaisir de lire une double page bien écrite est d’autant plus indispensable.

« structure le chaos », Roger Thérond

Mowwgli: Comment s’est fait cette évolution, ce glissement du papier vers le numérique?

R. L. S. : Il faut bien comprendre que l’émotion aujourd’hui se disperse très vite et c’est une donnée que nous avons dû intégrer dans notre logiciel interne. À une époque, l’émotion durait une semaine voire plus. On avait donc le temps. Aujourd’hui, si on prend l’exemple de la mort de Mireille Darc ou Jeanne Moreau, dans la version hebdomadaire, donc papier, nous sommes obligés d’anticiper les évènements voire d’avancer le bouclage. On a pu le faire, par exemple, pour de grands évènements comme les mariages princiers, en Angleterre ou à Monaco. On a parfois bouclé le week end pour être en kiosque dès le lundi. On doit coller au plus près de l’évènement parce qu’on sait que l’émotion liée à cet évènement ne va pas durer. Un petit retour historique pour étayer mon propos. La plus grosse vente de Paris Match de l’histoire reste la visite de la reine d’Angleterre à Paris en 1957. Deux millions deux cent mille exemplaires. A l’époque, si vous vouliez suivre l’évènement, vous n’aviez pas d’autres solutions que d’acheter Paris Match. Peu d’images télévisées, des écrits quotidiens bien sûr,  mais ce que Match a fait, a préparé, c’est-à-dire la remontée de la Seine, chaque moment vécu, les rencontres avec le président Coty, tout était dans le magazine car on avait positionné des photographes partout. On offrait quelque chose. C’est pareil pour les premières photos de Neil Armstrong et Buzz Aldrin sur la lune. Quand on voit la terre vue de la lune, c’est dans Paris Match que ça se passe. Les photos en couleurs, c’est dans Match. Tous les exploits sont dans Match. D’ailleurs, c’est la conquête de l’Anapurna en 1950 qui fera la renommée et décoller les ventes. Paris Match est crée en mars 1949, mais à la fin de cette même année, on parle de dépôt de bilan. Et puis Maurice Herzog grimpe l’Anapurna, Match a les photos et ces photos ne sont nulle part ailleurs. Et même encore aujourd’hui, personne ne peut ne nous le retirer, se les approprier et refaire du contenu éditorial avec. Je vais donner un exemple très précis de la situation actuelle pour vous éclairer. Il y a dix jours, nous publions l’interview exclusive d’Alain Delon qui nous confie sa peine à la suite de la disparition de Mireille Darc. Cette interview est immédiatement reprise sur la version en ligne d’un grand quotidien avec un texte incroyable « Le xxx.fr vous présente l’interview d’Alain Delon » sans préciser que l’interview a été réalisée par Paris Match. On a dû appeler la rédaction du site pour les recadrer un peu mais voilà la réalité de la presse en ligne: un pillage absolu, sans vergogne.

« La plus grosse vente de Paris Match de l’histoire reste la visite de la reine d’Angleterre à Paris en 1957 »

Bien sûr comme les autres nous avons aussi subi une érosion des ventes, un changement des pratiques de consommation des média, mais je crois que Paris Match tire son épingle du jeu, avec sa version papier parce que nous avons cette singularité, cette façon, ce savoir-faire un peu artisanal que les lecteurs plébiscitent. Dans sa consommation, le public cherche cette notion du concept anglo-saxon de Forward leaning media qui répond à la quotidienneté, l’immédiateté de l’information dans la version online ou l’appli et de backward leaning media qui est associé à un moment de détente, de prendre le temps de regarder l’actualité avec recul, moins avec ce sentiment d’urgence. Cela fonctionne un peu comme on consomme la radio dans la semaine et le week end. Le week end, on se donne le temps d’écouter des émissions plus longues tout en effectuant d’autres tâches ou activités agréables, comme la cuisine. On est en mode « tranquille » alors que dans la semaine, on allume son poste pour savoir ce qui se passe à l’instant T, ou dans sa voiture avant d’arriver au bureau. Ce n’est pas du tout la même approche. On travaille exactement dans cette optique: conserver cette dimension, ce mélange de thème qui au départ pouvait nous faire passer pour l’un des derniers dinosaures à présenter l’actu ainsi. Aujourd’hui c’est une réelle force d’être ce dernier dinosaure. Life a disparu, les autres magazines comme Der Spiegel se sont concentrés sur des actus dites « sérieuses ». Nous avons choisi de rester sur tous les registres. On peut tout aussi bien présenter dans le même numéro la mort du fils de Sheila et un « dix pages spéciales » sur la fin de la vieille ville à Mossoul. D’ailleurs, c’est ce qui nous permet encore aujourd’hui d’avoir ce taux de circulation aussi important. On vend environ 600 000 exemplaires par semaine et on a environ quatre millions de lecteurs. Un même numéro est vu environ par quatre à cinq personnes.

Lire la 2ème partie de l’interview : Un journal devenu marque (publiée le 5 septembre 2017)
• Lire la 3ème partie de l’interview : Volatilité du lectorat, infobésité: résister au déferlement d’images ! (publiée le 6 septembre 2017)
• Lire la 4ème et dernière partie de l’interview : Entre information et sensationnalisme, l’arbitrage ? (publiée le 7 septembre 2017)

http://parismatch.com

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2 Responses to “Paris Match #1: Une rédaction toujours dans l’air du temps”

  • Bonjour,
    Il est impossible de trouver la suite de l’interview de M. Le Sommier. Les liens #2/#3 et #4 annoncent des pages introuvables.
    Cette interview est très intéressante ! J’attend avec impatience les autres interviews.

    • Bonjour,
      L’interview est découpée en 4 parties et est publiée chaque jour du lundi au jeudi. Les liens seront accessibles à la date inscrite.
      Bonne lecture !

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