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Alors que nous abordions hier, les enjeux de la transformation numérique et ses conséquences sur l’économie, dans ce deuxième volet, Régis Le Sommier aborde la notion de marque. Une évolution des pratiques traditionnelles d’une rédaction et un apprentissage quotidien pour l’ensemble des collaborateurs qui doivent en porter les valeurs et s’adapter aux nouveaux modes de consommations des lecteurs.

Mowwgli : Cette adaptation nécessaire au numérique c’est de raisonner non plus seulement en tant que journal mais en tant que Marque?

Régis Le Sommier : Nous sommes très  présents sur les réseaux sociaux. Quand Marc-Olivier Fogiel annonce l’interview exclusive de Claire Chazal dans Match, il le fait sur twitter. C’est une façon d’être exposer à la marque même si vous ne lisez pas le magazine. Vous savez que la révélation, l’exclusivité est dans Match. L’audience y est bien plus importante que simplement dans l’acte d’achat du magazine. Aujourd’hui, nous avons une vrai politique numérique. Quinze millions de visiteurs uniques par mois et environ cent millions de pages vues pour le site internet. Nous avons également développé Snapchat. C’est vraiment intéressant parce que les utilisateurs sont les 13-24 ans, ce qui n’est pas du tout notre public. Néanmoins nous y avons un million d’abonnés, environ six cent milles par jour viennent y picorer les contenus que nous produisons chaque jour. C’est une appli qui marche très très bien. Et quand les enfants de ma compagne, qui sont ados, me disent qu’ils ont vu Paris Match sur Snapchat, je me rends compte qu’on fait rayonner la marque, qu’on l’amène dans des endroits qui ne sont pas immédiatement rentables mais qui continue à asseoir sa notoriété. On essaie, d’autant plus, de créer une mixité dans la création des contenus: du ludique couplé à de l’éducatif même si on n’est pas là pour donner des leçons de décryptage. Nous proposons environ 60% de contenus ludiques et 40% d’interview exclusives, d’entretiens rares qui vont permettre de faire réfléchir. Ce n’est pas fait dans un but pédagogique mais avec cette notion de partage de l’information. On utilise toutes les plateformes avec nos contenus de reportages, alors pourquoi ne pas les décliner et amener des lecteurs dans des sujets plus durs.

« Quinze millions de visiteurs uniques par mois et environ cent millions de pages vues » 

Lors de mon dernier séjour à Mossoul en mars dernier avec Flore Olive, nous avons beaucoup twitté et partagé sur Instagram et Facebook de petits contenus videos. L’an dernier, j’étais le seul journaliste français lors de la reddition des rebelles Alep. Je me suis mis en scène, cela change bien sûr un peu l’approche que l’on a en tant que journaliste, puisque cela personnalise le sujet. Mais c’était aussi utile car cela raconte la situation sur place sous un autre angle, plus personnel. Match a une telle puissance de frappe, que l’on a des accès là où d’autres ne peuvent aller, cela permet de couvrir l’évènement, mais aussi de décliner la marque différemment. J’envoyais dix tweets par jour. Comme j’avais très peu de connexion, je les préparais au fur et à mesure de la journée comme de petits épisodes et le soir, j’allais dans un webcafé pourri pour les poster. C’est du bricolage mais cela personnalise la relation entre lecteurs et auteurs du magazine. Cela favorise cette intimité avec la marque et l’a fait rayonner dans des lieux difficile d’accès, où on ne l’attend pas.

Pour Snapchat c’est tout à fait autre chose. Ce sont des pratiques et des techniques très étudiés. Concevoir le sujet, créer le contenu, l’enrichir de data, combiner l’ensemble, c’est un autre métier, une autre approche mais c’est complémentaire. On a une équipe totalement dédiée à ce média, qui participe aux comités éditoriaux et aux conférences de rédaction. Elle suit la ligne éditoriale en l’adaptant au support. Mais comprenez bien que même sur Snapchat, on retrouve la patte de Match. C’est un peu comme la potion magique d’Astérix. On y retrouvera les ingrédients dont nous avons parlé précédemment et ce petit plus qui fait qu’un sujet est « Match » et un autre non. Cela tient souvent à pas grand chose. Bien sûr, quand il s’agit d’une personnalité, c’est assez facile. Mais pour qu’un inconnu passe dans Paris Match, il faut qu’il ait une histoire et là, cela demande un savoir-faire.

Mowwgli : Envoyer des reporters sur le terrain engendre aussi des coûts importants, une prise de risque ?

R. L. S. : Oui, c’est vrai mais on ne transige pas avec cela, même si avec Mossoul, c’est très douloureux et que nous avons payé un lourd tribut, notamment avec Véronique Robert. Elle était venue vers nous car elle résidait à Dubai, allait souvent en Irak et avait un certain nombre de contacts là-bas. Elle a d’abord commencé par les kurdes, les peshmergas. Ensuite nous avons voulu suivre la Golden Division, l’ICTS (Iraqi Counter Terrorism Service) et nous avons envoyé Véronique avec le photographe Alvaro Canovas pour couvrir la chute de Mossoul-Est. Elle était pigiste pour nous. Si nous avions pu avoir un reporter en interne bénéficiant des mêmes réseaux qu’elle, nous aurions probablement choisi d’envoyer l’un des nôtres. Côté Syrien j’ai pas mal de contact, côté Kurde nous avions aussi ce qu’il nous fallait avec Flore Olive mais sur l’Irak même, nous n’avions pas forcément les bonnes connexions. C’est ainsi qu’on a travaillé avec Véronique. Je suis moi-même allé ensuite à Mossoul avec Alvaro. J’en suis revenu très marqué tant les combats y étaient violents. Entre mars et juin, la moitié des personnes sur les vidéos que j’ai faites sont morts. On se disaient qu’on avait de la chance parce que peu des nôtres étaient morts…et puis la nouvelle est tombée pour Véronique Robert qui était repartie, cette fois pour une chaine de télévision, pour Bakhtyar, leur fixeur et Stephan Villeneuve.  Voilà ce qu’est Mossoul. Mais malgré tout, on continue, on envisage des plans, des possibilités pour poursuivre. J’ajouterai une chose, pour les jeunes photographes puisque nous sommes en plein Visa pour l’Image. Ce métier n’est pas glamour, il n’y a rien à y gagner, vous risquez votre peau et que vous courrez le risques de ne pas voir vos photos publiées parce qu’il y en a tellement. Aujourd’hui, un soldat de l’armée irakienne qui sait à peu près tenir une caméra sera beaucoup plus réactif que vous car sur place et expérimenté. Alors réfléchissez-y avant de partir.

• Lire la 1ère partie de l’interview : Une rédaction toujours dans l’air du temps (publiée le 4 septembre 2017)
• Lire la 3ème partie de l’interview : Volatilité du lectorat, infobésité: résister au déferlement d’images ! (publiée le 6 septembre 2017)
• Lire la 4ème et dernière partie de l’interview : Entre information et sensationnalisme, l’arbitrage ? (publiée le 7 septembre 2017)

http://parismatch.com

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