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L’infobésité alimente le désintérêt du public et après une année de campagne présidentielle inédite, la crainte de nouveaux attentats dans un contexte européen tendu, on n’interpelle le citoyen que par le biais de la raison. La frontière entre information et communication devient de plus en plus perméable. De fait, on culpabilise la presse pour lui ôter sa capacité à représenter l’émotion, la réalité, et pervertir ainsi le débat public en infantilisant le citoyen: un risque pour la démocratie.
Dernier volet de notre interview avec le directeur adjoint de la rédaction de Paris match, Régis Le Sommier.

Mowwgli: Peut-on tout publier?

Régis Le Sommier : Daniel Filipachi disait « on ne publie pas une photo que si elle met la vie de quelqu’un en danger ». D’un certaine manière c’est déjà fixer une limite! Cela ne veut pas non plus dire qu’on peut se permettre n’importe quoi, à partir du moment où cela ne met pas la personne en danger. On ne publiera pas un cadavre pour publier un cadavre. La photo, même si elle est forte, vient accompagner une histoire qu’on raconte. Si on fait huit-pages, dix-pages voire vingt-deux sur une catastrophe ou sur une guerre, on va le faire en chapitre, ce qu’on appelle le storytelling. Chez Paris Match, il est avant tout visuel et chaque photo aura une place bien précise dans l’enchaînement. Une photo peut être très dure, mais elle vient expliquer, éclairer quelque chose. Je vais vous donner un exemple avec le photographe Olivier Laban-Mattei qui part couvrir les conséquences du tremblement de terre à Haïti, 220 000 morts. Pour ce dossier, le service photo avait sélectionné plus de trois cents photos qu’il nous a fallu digérer pendant la conférence de rédaction. Face à un drame d’une telle ampleur, il faut faire des chapitres. On va essayer dans la mesure du possible de respecter l’ordre chronologique. Chez Match, en l’occurence pour ce dossier, on va se demander à quoi cela ressemblait avant. En utilisant les réseaux sociaux, on a réussi à contacter un photographe qui venait d’atterrir et partait faire un sujet sur les écoles à Haïti. Au moment du tremblement de terre, il est dans sa voiture et photographie des écolières en uniforme sur la route de l’école. La photo suivante, les fillettes ont décollé du sol de deux mètres environ. Le tremblement de terre vient de se produire. On a donc une image des ces fillettes avant et après l’évènement. On a décidé de faire deux premières doubles avec ces images. Ces photos n’auraient dû avoir aucun interêt! Mais là, elles racontent, elles sont l’histoire en marche. Après, on a peu d’images pendant le tremblement de terre, mais tout de suite après, on a les premiers secours, les voisins qui tirent les corps et les survivants des gravats, des mains qui se tendent, des regards apeurés. Cela correspond exactement à cet instant là. Puis arrivent les  humanitaires. Les secours s’organisent, se rationalisent. On est exactement dans la phrase de Roger Théron : on structure le chaos. Enfin, vient une dernière photo, celle d’Olivier Laban-Mattei, à la morgue. Pour éviter les épidémies de choléra, il faut très vite se débarrasser des morts. Il y en a deux cent vingt mille. Il est entouré de ces piles de corps. Soudain un employé de la morgue jette le corps d’un enfant en haut d’une pile. L’enfant, léger comme une plume, part comme un soleil, en étoile et semble voler dans les airs (ndlr : photographie primée au World Press Photo 2011). Au cours de ces dernières années, par deux fois, j’ai rencontré des gens lors de conférence qui m’ont avoué avoir cesser d’acheter Paris-Match à cause de cette photo qu’ils jugeaient intolérable.

Oui, la photo est très forte, elle montre l’urgence. La mort est arrivée, la symbolique du cadavre représente le danger pour les vivants. Une image n’est utilisée que quand elle explique quelque chose, qu’elle permet de contextualiser. Le contexte est donné par le storytelling, dans les chapeaux, dans les légendes qui vont expliquer l’image. On rappelle pourquoi elle est importante. Le choix en est méticuleux.

« Oui, la photo est très forte, elle montre l’urgence » 

Revenons maintenant sur la situation de Nice, sur ce numéro commémoratif de juillet dernier, où l’on décide de publier des images issus des bandes de vidéosurveillance. Curieusement, une chaine de télévision peu avant, consacre un documentaire spécial sur cette soirée dramatique et diffuse ces fameuses images. Le procureur, en charge du dossier, François Molins intervient lui-même dans le documentaire. C’est ce même procureur qui demande aujourd’hui l’interdiction du numéro de Paris Match. Nous sommes attaqués pour la publication de deux photos sur lesquelles on voit des gens devant le camion, des personnes qui ne sont aucunement identifiables. Sur l’une des photo, on voit le camion arriver et on comprend que des gens vont mourrir. Notre propos est le suivant: Nice c’est un camion, qui pour la première fois, fonce dans la foule. Commémorer c’est rappeler ce qu’est Nice ce soir là. De la même façon que lorsqu’on pense au 11 septembre, il n’est pas possible de ne pas penser aux avions dans les tours. Le 11 septembre ce sont les avions, Nice c’est un camion. Si par la suite, on ne peut pas publier ces photos parce qu’elles heurtent la sensibilité des personnes qui ont été personnellement affectées, cela engendre deux questions. D’abord, le drame appartient-il aux familles de victimes ou reste-t-il la « propriété » collective des français qui sont attaqués en ce quatorze juillet de façon symbolique? Où se situe l’interdit? Nous reconnaissons que nous avons sans doute mésestimé la sensibilité au niveau local.

Cependant le numéro, malgré les rumeurs, s’est très bien vendu localement. Ce qui veut dire que les gens sont venus voir les images et qu’il n’y avait rien de « gore » comme cela a été annoncé par des gens qui ne les avait même pas vues. Mais parce que c’était Match, alors cela devait être des photos sensationnelles, sanguinolentes ou montrant des gens dans la peine et la détresse. Un an avant, au moment du drame, on publie des images très dures, en particulier l’image d’une petite fille sous un drap, morte, sa poupée désarticulée gisant à quelques pas. Sans voir le corps, si on est de la famille, on sait qui est sous le drap. Evidemment que cela va heurter ces gens, évidemment que dans la souffrance, cette image sera intolérable. Mais la question est: Publier? Oui!  Pour rappeler ce drame, parce que c’est un drame qui concerne l’ensemble de la communauté nationale. Ceux qui nous ont critiqué voudraient qu’on commémore Nice en montrant des parterres de fleurs, des bougies et des policiers aux garde-à-vous dans une belle cérémonie avec le Monsieur le Maire, le préfet et le ministre. Le terrorisme, ce n’est pas ça! La cérémonie, la bougie ne sont que le résultat du terrorisme . Le terrorisme c’est le camion qui fonce dans cette foule et qui décime des familles. Si on ne peut plus montrer ni nommer les choses, cela veut dire qu’on infantilise les gens. Le plus cynique dans cette histoire, c’est que c’est aussi dans ce numéro  qu’est publié le reportage de Laurence Geai et Flore Olive sur les survivants de Mossoul. On voit surgir ces familles, tels des morts-vivants, affamées, décharnées, sortir des décombres. Mais, ceux-là, victimes eux-aussi du terrorisme, des mêmes bourreaux, peuvent être montrer sans susciter de réactions.

Mowwgli : Peut-on craindre dans ces conditions une perte d’identité, celle de la liberté de la presse et d’expression si chères aux Lumières?

R. L. S. : Vous savez, nous avons l’intention de nous battre. Nous avons reçu l’injonction de ne pas republier deux images. Étonnamment, la plus sanguinolente, celle du terroriste mort dans la cabine, ne fait pas l’objet de cette interdiction. Nous avons fait appel de ce jugement car cela recoupe un peu tout ce qu’on vient de dire. Ce qui nous est reproché n’a rien à voir avec une question juridique. Ce qui nous est reproché fondamentalement, c’est de contribuer, en publiant ces images, à accroitre l’anxiété. Ce n’est donc ni une dimension juridique ou politique mais plutôt de l’ordre de la communication. Et on comprend où ces jurisprudences veulent aller, c’est de contraindre les éditeurs et les empêcher de montrer la réalité pour la masquer au public. Il y a un vrai combat, vital pour la liberté d’expression qui doit rester souveraine. C’est le fondement de la démocratie.

Ce qu’il faut retenir, c’est que les pires images ne sont pas dans Paris Match, elles sont dans nos têtes. 

• Lire la 1ère partie de l’interview : Une rédaction toujours dans l’air du temps (publiée le 4 septembre 2017)
• 
Lire la 2ème partie de l’interview : Un journal devenu marque (publiée le 5 septembre 2017)
• Lire la 3ème partie de l’interview : Volatilité du lectorat, infobésité: résister au déferlement d’images ! (publiée le 6 septembre 2017)

http://parismatch.com

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