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La vitalité des réseaux sociaux, la rapidité de la propagation d’une information, qu’elle soit vérifiée ou non, obligent les rédactions à une très grande vigilance. C’est aussi l’occasion, pour Régis Le Sommier, directeur adjoint de la réaction de Paris Match et grand reporter lui-même de rappeler les fondamentaux du journalisme et de le rappeler à ses responsabilités, non sans au passage dénoncer une inflation des commentateurs de tous horizons qui viennent polluer et désinformer les lecteurs.

Mowwgli : Au delà du déferlement d’images, comment gérer l’emballement des réseaux sociaux?

Régis Le Sommier : Au niveau de l’éditeur de contenus que nous sommes, les responsabilités sont multiples. Nous ne sommes plus à l’époque où notre responsabilité s’arrêtait à la publication d’une information juste et mesurée et de la diffuser. Chaque jour, nous produisons des contenus avec la marque Paris Match, son logo. Nous publions parfois des sujets sur le net qui aboutissent à des procès. Nous sommes une marque connue, avec pignon sur rue et ça c’est un fait. Je reviendrais sur Nice, un peu plus tard. Mais en ce qui concerne le suivi de l’actualité et la publication des contenus, il y a bien évidemment un rôle d’hyper accélération avec les réseaux sociaux. Par exemple, je couvre un certain nombres de conflits et de zones où sévit le terrorisme, je tweete pas mal, car parfois c’est le seul moyen de couvrir l’évènement au moment où il se produit. Et cela m’est arrivé de me planter comme tout le monde. Mais il y a aujourd’hui un mélange d’arrogance, notamment sur twitter, avec des joutes parfois extrêmement violentes. Face à cela, nous devons être très vigilants car nous avons ce côté prescripteur, nous sommes Editeur et nous avons ce nom, cette charge. Et à partir du moment où l’on y associe quelque chose, il y a une part de véracité qui y est induite «  c’est dans Match donc c’est vrai ». Cela nous demande une grande attention, une grande vigilance qui est le fait de chacun. Même si vous verrez sous chaque nom cette phrase « mes tweets n’engagent que moi », quand un reporter de CNN ou de la BBC tweet, cela engage la marque malgré tout. Il y’a donc une responsabilité de chacun à avoir, une manière de communiquer qui n’est pas toujours aisée.

« Le photojournalisme est mort, le reportage est mort. Non! »

Mowwgli: Au delà de la question de la déontologie, n’y a-t-il pas en sous-main, celle des valeurs de la marque, de l’éthique?

R. L. S. : D’abord et surtout, il y’a la question du journalisme. Nous sommes des journalistes de terrain, c’est très important de le souligner. J’insiste sur cette notion parce qu’au delà des « fake news » et de la multiplication des sources, il y a aussi cette multiplication des analystes, des commentateurs, des gens qui ne quittent jamais leur bureau et qui viennent raconter sur les plateaux ce qui est en train de se passer à Raqqa, à Deir ez-Zor, sans jamais y avoir mis les pieds. Il y a une inflation du commentaire, très toxique, que nous rétablissons avec cette « vérité » du terrain, de faits rapportés à partir de l’expérience du terrain, de l’expérience du reportage. On a dit, à un moment, le photojournalisme est mort, le reportage est mort. Non! Je crois encore en cette capacité d’aller pousser des portes, d’aller dans les endroits où les autres ne vont pas. Il y a quelques années, l’un de nos reporters, Jacques-Marie Bourget avait réussi à être l’un des seuls à rester côté Saddam, avec bien sûr cette suspicion de manipulation. La coalition qui se préparait à la guerre, répandait partout que les marchés irakien étaient vides, que la nourriture manquait. Bourget, lui, pouvait vérifier et témoigner du quotidien et notamment de ce type d’informations fausses. Le rôle du journaliste est donc être sur le terrain pour rétablir une réalité et rapporter des faits, sa véritable mission. J’ai personnellement pu toucher du doigt ce type d’intoxication. A Alep, j’ai assisté à la reddition négociée des rebelles, avec le passage des fameux bus verts, si vous vous rappelez. Cette opération s’est, dans l’ensemble, plutôt bien passée. Bien mieux qu’on aurait pu l’imaginer, quand quelques mois plus tôt, on assistait aux déchaînements des combats et des bombardements sur ces quartiers. Alors que je suis en plein coeur de Ramousseh, je lis un communiqué du Quai d’Orsay qui raconte que l’armée syrienne est en train d’incendier les maisons des rebelles et que les frappes aériennes sont intempestives sur les hôpitaux. Pourtant, je ne peux que constater que ce que je vois devant moi n’est pas ce que raconte le communiqué de mon propre pays.  C’est là que cela devient intéressant. Evidemment que l’horreur a eu lieu à Alep! Mais au moment où tombe le communiqué, il arrive pour servir un narratif particulier avec une intention politique. Et nous, en tant que journalistes ou photournalistes, nous n’avons pas à faire de politique. Connaître un peu la psychologie de ces terrains de guerre, en avoir fait beaucoup te donne un statut d’observateur unique. Je passe évidemment moins de temps sur le terrain depuis que je suis directeur adjoint de la rédaction. Beaucoup moins que lorsque j’étais basé aux Etats-Unis. A l’époque, l’Irak hantait tellement la société américaine qu’il fallait, pour en appréhender la situation politique, se rendre très régulièrement sur le terrain des conflits. C’est d’ailleurs comme cela que j’ai commencé le reportage de guerre, pour comprendre et être en mesure d’être objectif et rapporter les bonnes informations pour analyser les profondes mutations qui en découleraient.

« Journalistes ou photojournalistes, nous n’avons pas à faire de politique »

Mowwgli: Diriger une rédaction tout en continuant le terrain, un challenge?

R. L. S. : J’essaie de rester effectivement en contact avec le terrain, de manière épisodique ,parce que j’estime important de le faire pour garder un contact avec la réalité. Comme disent les Marines, « leading from the front » : tu es l’officier mais tu es capable d’y aller. Je n’ai rien à prouver aux équipes mais je veux qu’ils sachent que je ne suis pas seulement un mec dans un bureau qui les envoie prendre des risques. Je les prends aussi. Cela me permet d’appréhender la situation également pour leur laisser la main ensuite mais avoir une idée précise et gérer la question des accès. Sur certaines zones, je ne peux envoyer personne car c’est à moi qu’on fait confiance par exemple. Raqqa est beaucoup compliqué à couvrir que Mossoul par exemple, parce que les contacts y sont difficiles. Ce qu’on a pu faire en Irak avec Alvaro Canovas est tout à fait exceptionnel parce qu’il a travaillé longuement ses contacts, notamment avec le colonel Mohanet d’ISOF-1. Ce qui s’est passé là-bas rappelle d’une certaine manière ce qui s’est passé au Vietnam. La guerre du Vietnam, concrètement, c’est l’âge d’or du photojournalisme. Il n’y a pas eu, depuis, de moments où l’on a pu avoir autant d’accès. L’armée américaine s’en est d’ailleurs aperçue à son détriment. A Mossoul, l’armée irakienne avait besoin de montrer qu’elle était à l’offensive, de montrer l’âpreté des combats. Formée par l’armée US, elle sait intégrer cette dimension médiatique qui allie méfiance et confiance avec les journalistes. Elle pratique la technique de l’Embed, adaptée à l’irakienne, ce qui nous laissait une grande marge de manoeuvre et de liberté.

Et puis il y a une certaine solidarité qui s’installe sur le terrain, ou plutôt une convivialité du fait que les dimensions du conflit sont extrêmement dangereuses.

• Lire la 1ère partie de l’interview : Une rédaction toujours dans l’air du temps (publiée le 4 septembre 2017)
• Lire la 2ème partie de l’interview : Un journal devenu marque (publiée le 5 septembre 2017)
• Lire la 4ème et dernière partie de l’interview : Entre information et sensationnalisme, l’arbitrage ? (publiée le 7 septembre 2017)

http://parismatch.com

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