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A l’occasion de Visa pour L’Image, rencontre avec le photoreporter Laurent Van der Stockt. Auteur du reportage bouleversant sur l’utilisation des armes chimiques par le régime de Bachar El Assad en 2013, ses images ont fait le tour du monde. La force de ses sujets réside dans l’acuité de son regard qu’il pose sur la situation en Irak, où il a failli être mortellement touché dans un attentat à la voiture piègée, en Syrie dont il a couvert le conflit depuis ses débuts jusqu’en août 2013.

Ses éclairages sur la complexité du monde force à la prise de conscience, les grands de ce monde et au respect, pour une profession en déserrance, qui a du mal à résister et à s’organiser face à la transformation numérique, à la convoitise des grandes banques d’images et au recrocquevillement indigent de certaines agences, faute de vision ou de moyen. Rencontre avec l’un des plus grands photorerter, un homme de foi

Mowwgli : Aujourd’hui, on expose de plus en plus le photoreportage. Une « grande arche » du photojournalisme vient d’être inaugurée. Vous êtes vous-même un invité régulier de Visa pour L’image. Toutefois, on ne lit pas l’image de la même manière sur un mur ou dans les pages d’un magazine.

Laurent Van der Stock : Il est très juste de dire qu’on ne lit pas l’image de la même manière sur un mur ou dans les pages d’un magazine. D’abord, dans la phrase, le même terme « image » est employé pour désigner deux choses différentes. Dans un journal est imprimée la reproduction d’une photographie, et la reproduction de ce qui est un objet, si on veut garder la définition exacte d’une photographie, n’est pas l’objet en question. Elle ne peut avoir sa taille, sa chromie, sa densité, son support particulier, en carton, en plastique, et beaucoup d’autres formes encore, additionnée dans un nombre choisi sur une surface dont la taille peut être choisie bien au delà des dizaines de centimètres d’une page en papier. Un journal n’est pas un espace ou même seulement un mur, n’a pas la même temporalité, et les spectateurs d’une exposition ne sont pas dans l’attente et la perspective du lecteur d’un journal.
Aligner au mur des images qui ont été éditées jour àprès jour pendant la couverture d’un évènement pour un journal ne peut pas avoir le même résultat ou le même effet que de réaliser une exposition en utilisant toutes les possibilités d’un tel medium. Pour donner un exemple pratique, lors d’une exposition sur les printemps arabe à Dunkerque, j’ai fait entrer le public dans un espace clos et sombre qui recréait les intérieurs détruits et abandonnés des maisons du quartier de Jobard, en zone rebelle à Damas, en Syrie. Pour plusieurs raisons, parce qu’il a lui même une chambre, une cuisine, un intérieur, ou aussi à cause de l’organisation de l’espace, le visiteur sortait de l’installation beaucoup plus touché et concerné qu’après avoir circulé devant les murs où étaient présentées les photos des autres auteurs dont le travail présenté était manifestement les tirages de reportage précédemment destinés à la presse.

Concernant Perpigan, il faut sans doute considérer que c’est le lieu où sont rassemblées et présentées les sélections d’images, des reportages, qui justement, sont destinées à la presse d’information. Des milliers de visiteurs viennent les regarder, pendant des semaines. Beaucoup d’autres festivals, avec d’autres objectifs, sont nés depuis, mais Visa a gardé son identité.

Mowwgli : Au delà de la page imprimée, l’exposition photographique a-t-elle aujourd’hui un rôle de transmission? Prenez-vous en compte l’éventualité d’une exposition dans la construction de vos sujets et de vos images?

L. V. D. S. : Pourquoi l’exposition n’aurait-elle pas un rôle, des rôles, de transmission, d’information, de sensibilisation ? Mais la photographie est multiple, il n’y a pas une photographie mais plusieurs, et il faut la nommer, la définir auprès du visiteur pour ne pas le confondre, le tromper. Et on est trop souvent, à nouveau, devant un problème d’étiquette, de définition. Celui qui donne à voir une installation de photographies des victimes de la guerre en Syrie, même s’il ne fait pas un travail d’information identique à celui qu’il ferait dans un organe de presse, loin s’en faut, ne s’en trouve pas moins soumis à une éthique stricte, comme la plus grande compréhension du problème dont il parle, ou à une moins grande responsabilité. La photographie est un médium malléable, qui peut-être utilisée pour le pire comme pour le meilleur. Plus que jamais, il s’agira de tenir compte, de définir l’identité et la qualité de l’auteur.

Personnellement, je ne peux pas à priori penser à une future exposition, à un autre usage, pendant du reportage destiné à informer. Bien le faire est terriblement accaparent et ne supporte pas de compromis ou d’ambiguïté. Parfois aussi pour des raisons simples, comme le choix du matériel. Ce qui a changé avec les progrès techniques, c’est que le matériau produit avec des appareils légers, de reportages, permet aujourd’hui de le revisiter plus tard et de s’en servir pour un propos sous une autre forme que celle de sa première destination.

Mowwgli : N’y a-t-il pas un risque d’esthétisation exacerbée de l’image au détriment du sujet traité par les jeunes auteurs?

L. V. D. S. : Il faut se mettre à leur place. Le contexte dans lequel ils cherchent à s’inscrire est en crise, de différentes manières, depuis longtemps. Les magazines, par exemples, au centre d’un modèle économique d’activité des photographes indépendants, organisés en agences commerciales compétitives, pendant plusieurs décennies, ont eux-mêmes été dans une telle crise d’identité que l’usage qu’ils faisaient, et donc promouvaient, de la photographie d’information était extrêmement ambigu. Ce sont eux, entre autre, qui ont promu une concurrence qui entraînait les photographes vers l’usage du « superlatif », son équivalent pour l’écrit, et qui s’éloigne terriblement de la toute première éthique du journalisme, qui entraine l’usage abusif du grand-angle, ou du télé-objectif, selon les modes et les époques, pour des effets de dramaturgie ou ou simplement d’exagération, dans une course, nuisible à la vérité, vers le plus extraordinaire, le « plus que le concurrent ». Ils doivent s’inscrire dans une époque qui voudrait amalgamer art et reportage. C’est un leurre très perturbant, désastreux, de mélanger deux disciplines intrinsèquement différentes. Exprimer son interprétation, sa vision personnelle, son ressenti, d’une part, ou tenter de traduire et rapporter la réalité de la façon la plus juste et objective d’autre part, sont deux chemins tout aussi respectables et nécessaires qu’impossibles à confondre.
De plus, le modèle économique de cette toute petite profession, au point qu’elle ne peut contenir qu’un nombre restreint d’acteurs, leur offre plus de chances d’être exposé, publié sous forme de livres, ou de recevoir des prix, que d’être publiés dans la presse et donc de faire du journalisme à proprement parler. C’est ce qui est offert aux plus jeunes, ce qui trouble leur compréhension, qui est à réfléchir. Qu’est-ce qui, pendant des années, a été promu, mis en lumière à leurs yeux ? Les photographes paillettes, ultra-visibles, et qui pour le devenir ont donné tant de leur temps à l’auto-promotion dans les festivals, galeries, vernissages des capitales ? Ou les gens de terrains, les acteurs loin des regards, travaillant et publiant quotidiennement pendant des années dans des conditions terribles ?

Mowwgli : Lors des lectures de portfolios ou au palais des festivals, les aspirants photographes se bousculent pour montrer leurs travaux et envisagent, pour certains, de partir sur les zone de guerre. Les journalistes et photographes sont devenus ces dernières années des proies, voire des monnaies d’échanges potentielles sur les zones de conflits. Quels conseils pourriez-vous donner aux jeunes et novices qui n’ont aucune connaissance du terrain et qui vont partir malgré tout, pour se faire un nom, ou témoigner d’une situation?

L. V. D. S. : Si l’on considère exclusivement les zones de guerres, c’est une très lourde responsabilité que d’aider à faire les premiers pas. Bien sûr de nouveaux dangers, de nouvelles frontières, avec derrière elles des terrains inaccessibles ont vu le jour, mais en soi, le principe de danger n’a rien de nouveau. Si on veut aller travailler dans des situations qui font des victimes, comment ne pas comprendre qu’on s’expose à en être une soi-même ? Seule l’expérience et la connaissance forment petit à petit un commencement de protection. Et pour ceux qui prennent cette décision personnelle particulière que de risquer leur vie, les débuts seront toujours dangereux. Il ne faut surtout pas se précipiter et s’il y en a, se renseigner auprès de ceux qui sont sur le terrain, ou qui y étaient le plus récemment possible.

Mowwgli :La prise de risque ou un sujet récompensé par un grand prix (World Press, prix Bayeux etc), au delà de la fierté légitime, permet-il à son auteur d’envisager sereinement des commandes à venir?

L. V. D. S. : Mon premier reportage il y a trente ans n’était pas une commande, mon dernier ne l’était pas non plus à proprement parler. Et je crois bien que ce que j’ai fait d’abouti entre les deux ne l’était pas très souvent non plus. Je crois qu’aujourd’hui, comme avant, les commandes dans des situations dangereuses sont rares, peut-être heureusement, et que les collaborations naissent quand une connaissance ou une compétence existe auparavant, qu’elle assure le média d’une position responsable et prudente, et la possibilité d’un travail sérieux en retour. C’est plutôt la situation où un média envoie quelqu’un de peu expérimenté, et avec peu d’aide ou de moyens, qui est condamnable.

INFORMATIONS PRATIQUES
Exposition
La Bataille de Mossoul
Laurent Van der Stockt
Du 2 au 17 septembre 2017
Couvent des minimes
66000 Perpignan
http://www.visapourlimage.com
• Projection
La Bataille de Mossoul
Laurent Van der Stockt
Le 11 septembre 2017 à 19h
Le 61
3, rue de l’Oise (Canal de l’Ourcq)
75019 Paris – France
http://www.facebook.com/61Paris

Cette semaine, si vous êtes à Perpignan, retrouvez tout le programme de Visa pour l’image Perpignan dans l’application Mowwgli (AppStore) ! Géolocalisez-vous pour trouver toutes les expositions près de vous.

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