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Rencontre avec Laetitia Guillemin, iconographe indépendante

Temps de lecture : 4 minutes et 26 secondes

Dans le cadre du festival Visa pour L’image, Mowwgli publie chaque jour une rencontre avec les principaux acteurs du marché : photographes, éditeurs, agences et iconographes, pour éclairer les enjeux liés au marché de l’image. Aujourd’hui, nous rencontrons Laetitia Guillemin, iconographe indépendante qui nous parle des évolutions de son métier.

« Les rédacteurs photo sont des journalistes d’image. Leur rôle est avant tout d’apporter un vrai plus à un article et de prolonger l’angle choisi par le journaliste pour illustrer son article. »

Mowwgli : Quel est le rôle d’un iconographe aujourd’hui ? Quels sont les grands changements et évolutions vécus par votre profession ?

Laetitia Guillemin : Je suis iconographe indépendante. Je ne suis pas attachée à un titre. Je travaille pour la presse et l’édition essentiellement.
Pour avoir une idée des grands changements dans notre métier, j’aimerais raconter une anecdote qui est significative de la situation dans laquelle on se trouve aujourd’hui. Il y quelques années, je préparais un hors-série pour un grand hebdomadaire. Je n’avais quasiment pas de budget, et j’avais comme contrainte d’aller chercher la majorité des images dans une seule et unique agence. Le reste des images je devais les récupérer auprès des services de presse (pour les avoir gratuitement). Après le bouclage, la redac-chef me dit : « merci beaucoup pour ton travail. Mais je pense que tu n’es pas une vrai icono presse car tu ne sais pas rechercher des photographies gratuites ! »

Dans la presse, nous sommes rédacteurs photo (c’est l’intitulé du poste de l’icono) donc nous sommes censé être journaliste d’image, donc écrire avec les images. C’est très important de rappeler cette précision. Notre rôle est avant tout d’apporter un vrai plus à un article et de prolonger l’angle choisi par le journaliste pour illustrer son article. D’informer par l’image.
Nous sommes des passeurs d’images, nous connaissons les différentes écritures des photographes, nous pouvons donc répondre visuellement à un propos grâce aux travaux des photographes entre autres.
Aujourd’hui, plus que jamais, au delà de notre bonne culture visuelle, nous devons aller à la pêche aux sources, vérifier qui sont les auteurs des images…
Notre travail est presque plus administratif que créatif ou journalistique. Nous devons être capable non seulement d’être pertinents dans nos propositions visuelles, que ce soient en produisant des images ou en les cherchant, mais aussi vérifier les sources, s’assurer que les droits d’auteurs soient respectés, faire attention aux problèmes liés au droit à l’image, que les légendes ne soient pas en contradiction avec le contenu des images, négocier les tarifs… Et faire le suivi administratif lié au budget et au paiements des images.
Nous sommes multi-tâches.

« Au final, on se retrouve avec une presse qui propose quasiment toujours le même type d’images, et des stéréotypes construits de toutes pièces pour évoquer des concepts. »

Mowwgli : Quelle est l’enveloppe moyenne dont vous disposez pour des sujets? Comment l’attribution des budgets a t-elle changé ?
L. G. : Il est difficile de donner une enveloppe moyenne pour des sujets car cela dépend de la rédaction pour laquelle on travaille. Les budgets varient en fonction de l’importance du titre, du tirage, de la renommée, etc… mais il est évident que nous nous retrouvons avec de moins en moins de budget alloué à l’image.

Aussi aujourd’hui, nous n’avons pas ou peu de budget pour organiser une production. Il faut donc constamment jongler et trouver des astuces. Parfois dépenser moins d’argent sur certains sujets, pour dégager une enveloppe plus importante sur d’autres…

Ce qui a changé, c’est le rapport que nous entretenons avec les fournisseurs d’images : les agences et les photographes indépendants. Nous avons des accords cadres, qui ne tiennent absolument pas compte des besoins que l’on peut avoir pour illustrer au mieux un propos. Certaines rédactions ont des accords forfaitaires avec des agences. Nous avons donc des limites dans le choix des fournisseurs. Pour le même supplément dont je parlais tout à l’heure, je me suis retrouvée à faire un travail d’iconographe de façon totalement absurde. Le thème était ciblé sur la France, et les articles concernaient uniquement des sujets de société français. Or on m’a demandé de trouver les photos pour illustrer les articles dans la base de données de l’agence Reuters. C’est une très bonne agence et il y a d’excellents photographes dans cette agence filaire, mais leur fond d’images ne répondait pas à mes besoins. Difficile d’illustrer des sujets du terroir franchouillard avec des images issues de l’actualité internationale !

D’autre part, ces types d’accords entre supports presse et agences pose d’autres problèmes. Cela réduit effectivement les coûts, mais cela nuit forcement à la qualité. Du coup, nous avons moins de possibilités d’être pertinent ou original pour illustrer un article ou proposer des séries de photographes intéressants sur des sujets particuliers mais importants. Au final, on se retrouve avec une presse qui propose quasiment toujours le même type d’images, et des stéréotypes construits de toutes pièces pour évoquer des concepts. Heureusement, ce n’est pas le cas de tout le monde, il y a encore des niches avec budgets, et propositions intéressantes du point vue photographique.

Mowwgli : Quel avenir se profile pour la profession dans la presse et quels sont vos rapports aujourd’hui avec les photographes, comment les guider lors des lectures de portfolios en connaissant les tarifs que vous allez proposer…

L. G. : Pour les iconographes, c’est compliqué. Pour ma part, je développe des activités connexes à l’icono mais en rapport avec mon métier. J’enseigne, j’organise différentes choses en lien avec la photo. J’écris avec des mots et des images !
Je pense qu’il y a plusieurs terrains à exploiter. D’autant que nous sommes dans une société inondée d’images , à tel point qu’on n’en comprend plus le sens. Nous avons aussi un devoir de pédagogie. Raconter les images et surtout les expliquer. On se retrouve parfois à le faire au sein d’une rédaction. Il m’est arrivé de refuser de mettre une image proposée par un journaliste, car l’image était un contre sens et qu’elle portait à confusion quant à la compréhension de l’image. J’ai expliqué, on a changé l’image…

Avec l’ANI (ndlr : Association National des Iconographes), nous recevons les photographes lors des lectures de portfolios afin de leur fournir des conseils. Pour ma part, je constate que l’on voit systématiquement les mêmes sujets, et tous traités de la même manière. Je sais qu’il est de plus en plus difficile pour les photographes de vivre de leurs images, que les conditions dans lesquelles ils réalisent leurs reportages sont dans certains cas inacceptables, et que tout cela n’aide pas à la production d’images.
Mais j’ai envie de dire qu’il faut continuer à croire en ses sujets, et ne pas hésiter à s’intéresser à des thèmes que la presse n’exploite pas facilement. Et qu’ensuite, les photographes, les rédacteurs photos, doivent se battre pour faire en sorte que ces sujets soient visibles et publiés !
La presse est encore frileuse pour investir dans la réalisation de contenu visuel numérique. C’est bien dommage car avec le nombre de très bons sujets que je vois, il y a vraiment de quoi faire pour intéresser le lecteur.

INFORMATIONS PRATIQUES
L’ANI est présent à Visa pour l’Image pour des sessions de lectures de portfolios au Palais des Congrès, à partir du 4 septembre 2017 : 10-13. / 15-18h
Inscriptions sur place
http://ani-asso.fr