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Dans le cadre de la semaine d’inauguration de Visa pour l’image, nous bouclons aujourd’hui notre série de rencontres auprès d’acteurs du milieu de la presse et du photojournalisme. Aujourd’hui, nous allons évoquer avec Noël Quidu, grand reporter, les problèmes de conservation et de numérisation de plus de 20 ans d’archives et les problèmes économiques qui y sont liés.

« Je n’ai pas trouvé une alternative de diffusion respectant l’éthique du photojournalisme qui serait suffisamment attrayante pour être adoptée. »

Mowwgli : Grand reporter, vous avez couvert au cours de votre carrière les grands sujets d’actualité de ce monde. Récemment encore, on découvrait vos photos d’Alep dans Paris Match.
Il y a quelques années, vous avez récupéré vos archives chez Gamma. La conservation ou la numérisation coûte chère. Quels sont les moyens que vous avez aujourd’hui pour exploiter et conserver cette mémoire ? Quel soutien pouvez vous espérer ? De quelle aide, outre financière, les photographe de votre renommée ont-ils besoin aujourd’hui ?

Noël Quidu : 21 ans d’archives cela représente un énorme volume à numériser. Je scanne les images importantes pour leurs dimensions historiques lorsqu’elles racontent un évènement majeur. Une seule image peut symboliser un évènement, mais le reportage complet raconte le contexte de l’histoire. Il n’est donc pas facile de faire un éditing équilibré. La dématérialisation de l’image a pulvérisé la valeur de la photo de presse.
Les nouvelles agences photographiques sont devenues trop souvent des plateformes de vente façon Ebay. Le modèle économique de la révolution numérique a transformé le monde de l’image à jamais, les images d’archives aujourd’hui étant payées en centimes d’euro. A quoi bon ?
Je ne travaille donc que sur des demandes précises sans me connecter à ce système.
Je n’ai pas trouvé une alternative de diffusion respectant l’éthique du photojournalisme qui serait suffisamment attrayante pour être adoptée.

Le tsunami internet a emporté le réel au profit de la vitesse de communication et du virtuel. Tout le monde est connecté mais nombreux sont ceux qui se perdent dans une relation superficielle et narcissique avec internet. Tous les milieux socio-professionnels sont touchés. Le journalisme n’y a pas échappé alors même que l’information consiste à relater des évènements et à parler des autres en s’effaçant derrière le sujet.
Heureusement quelques grands journaux continuent encore à produire donc à soutenir le photojournalisme pendant que d’autres se servent sur les banques d’images qui offrent des illustrations à des prix ridicule et ne sont pas forcément regardant sur l’origine de l’image. C’est la déontologie du business. L’actualité n’est pas virtuelle, les envoyés spéciaux sont nécessaires dans un monde noyé d’images car le reportage est un regard posé sur le temps que le photographe arrête. C’est le choix de dire, voire de dénoncer.

Aujourd’hui le public a besoin de reprendre confiance dans les médias. Seuls des envoyés spéciaux ou des photographes poursuivant un travail au long terme peuvent rassurer par le sérieux de leur engagement professionnel en prenant du temps pour appréhender le sujet, à l’image du travail de Laurent Van der Stockt en Irak pour le journal Le Monde.
Donc, tout n’est pas désespéré mais le périmètre se restreint d’année en année.

Mowwgli : Le Centre International du Photojournalisme de Perpignan créé l’an passé, a ce souhait de pouvoir conserver les œuvres originales des photographes d’actualité du monde entier, qu’en pensez-vous ?

N. Q. : Le centre International du Photojournalisme de Perpignan est une initiative positive pour la préservation des fonds dispersés des photographes, mais cela ne résout pas le problème économique d’un photographe en exercice. Nous ne pouvons qu’espérer la pérennité de ce nouveau lieu pour sauver le patrimoine qu’il reste à réunir et à protéger.

« L’information est un droit que l’on doit au public, ce que les politiques et certains journaux ont vraisemblablement oublié depuis longtemps »

Mowwgli : De quelle aide, outre financière, les photographes de votre renommée ont-ils besoin aujourd’hui ? Certains pays, comme la Hollande ou la Norvège assure des revenus à leurs photographes pour leur permettre d’exercer leur profession dans de bonnes conditions. Peut-on envisager ce type de système en France ? Est-ce une solution viable pour pallier aux baisses de prix et aux désengagement de la presse dans la rémunération des photographes?

N. Q. : Les différents gouvernements bien que prévenus dans les années 2000 n’ont pas été sensibles à la disparition de grandes agences de presses comme Gamma ou Sygma et beaucoup d’autres. Rien a été fait pour préserver leurs fonds aujourd’hui happés par des agences américaines ou chinoises.

D’ailleurs, on ne peut que constater que ce sont les deux plus grandes puissances mondiales qui se sont intéressé à ces fonds. Depuis toujours les grandes puissances cherchent à détenir à la fois une puissance économique militaire et culturelle. Nos dirigeants ont dû oublier l’exemple de Louis XIV j’imagine. C’est d’autant plus dommageable que les agences françaises étaient leader mondial de l’image d’information et Paris sa capitale. Aujourd’hui, c’est New York. Rituellement les différents ministres de la culture sont venus arpenter les expositions à Visa. Néanmoins, aucune mesure n’a été prise pour retenir le patrimoine photographique qui partait à l’étranger. Les promesses sont restées lettres mortes. Heureusement aujourd’hui, on voit naître le Centre International du Photojournalisme de Perpignan : une initiative indépendante, dédiée à la conservation de fonds de photojournalisme. C’est un pas en avant certes, mais les pertes en amont sont colossales.

Mowwgli : Pensez-vous que c’est une solution pour soutenir les photographes ?

N. Q. : Toutes formes de soutien au journalisme et au photojournalisme sont bienvenues mais au-delà du soutien aux photographes, il faut se rappeler que l’information est un droit que l’on doit au public, ce que les politiques et certains journaux ont vraisemblablement oublié depuis longtemps. Je pense que ce n’est pas à l’Etat de « rémunérer » les journalistes même partiellement car ce serait avant tout contraire au principe d’indépendance de la presse. L’effort à faire serait certainement de trouver une solution pour une réelle rémunération des images sur le web. Depuis longtemps le public s’est tourné vers le contenu numérique de la presse. Pour autant, les journaux ne rémunèrent toujours pas ou que trop peu les images en ligne alors même qu’ils sont revenus à une solution d’abonnement payant sur le net. La publicité encombre aujourd’hui nos écrans prouvant de fait que le nouveau modèle économique fonctionne. Mais quid de la répartition des gains pour les photographes ?

Mowwgli : Qu’est-ce que veut dire « être photoreporter » aujourd’hui? Peut-on encore en vivre? Quels conseils pourriez-vous donner aux jeunes qui veulent vivre de cette profession?

N. Q. : Photoreporter veut dire témoignage. Heureusement beaucoup de jeunes sont prêts à supporter la nouvelle réalité du métier en espérant trouver une solution économique viable à moyen terme. Seuls les plus coriaces et les plus doués tiendront le coup mais je ne doute pas de la capacité de résilience de mes confrères et de l’énergie communicative des plus jeunes d’entre nous.

Voir le reportage d’Alep dans Paris Match
http://www.parismatch.com/Actu/International/Alep-en-25-photos-par-Noel-Quidu-1149044

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