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Gabriel Bauret est notre invité de la semaine à l’occasion de l’ouverture, cette semaine, de la Biennale des des photographes du monde arabe. Le Commissaire d’exposition indépendant a souhaité consacrer sa carte blanche du jour à Laurent Van der Stockt, grand reporter, qui vient de remporter le Visa d’or Paris Match News.

Laurent Van der Stockt vient de recevoir le Visa d’Or à Perpignan qui consacre sa couverture de la bataille de Mossoul pour le journal Le Monde. J’ai relevé ici quelques morceaux choisis parmi les propos qu’il a tenus le 6 septembre dernier sur France Culture, dans l’émission de Marie Richeux, « Par les temps qui courent ». Au milieu d’un récit de différents épisodes qui composent son reportage sur le conflit en Syrie qu’il entreprend dès 2012, le photographe s’exprime avec humilité sur son rôle et décrit avec lucidité la fonction de la photographie dans le concert des médias en même temps qu’il nous éclaire sur sa méthode de travail.

Une sorte de profession de foi, après de nombreuses années de travail sur le terrain.

Fragments :

« C’est la compréhension de ce que l’on voit qui entraîne le choix de l’image. Et l’on va ensuite se servir de celle-ci pour accompagner un texte, car l’image n’aura jamais la capacité de détailler et d’expliquer tout ce que les mots peuvent dire.

“Les analphabètes du XXe siècle seront les analphabètes de l’image” (Walter Benjamin) : on est encore à apprendre à manipuler le médium photographique. L’expression ne passe pas seulement entre la réalité et celui qui observe, l’interprète. Au-delà de ma subjectivité, comment vais-je me servir de l’appareil photographique pour exprimer cette réalité qui est en face de moi ? C’est une machine qui seule génère déjà quelque chose. De ce fait, il y a aujourd’hui des photographes qui se mettent à réfléchir à ce qui se passe de l’autre côté de l’appareil, et font des expériences avec des caméras de surveillance, des photomatons, en essayant d’enlever cette subjectivité de l’auteur.

Je ne fais que collecter, j’essaye d’être le plus vide possible. Pas de projet : je veux être comme une éponge, je laisse venir.

La photographie ne peut pas mentir, c’est l’interprétation qu’on en fait qui peut en élargir le sens.
Le médium que j’utilise, je vais le manier avec la connaissance que j’ai du sujet. Connaître au mieux les choses au moment où je vais éditer les photographies va influencer le choix dans un sens ou dans un autre.

La différence entre ma photographie et celle d’un autre, elle se joue dans le hors cadre. Il ne faut pas chercher le sens dans la photographie elle-même, il ne peut venir que de la connaissance de la réalité dont on parle.

J’espère toujours être au plus juste. Le journaliste doit s’en tenir à sa fonction qui est de chercher au mieux la vérité et la retransmettre au plus grand nombre pour que chacun puisse se faire son opinion, pour que le public s’empare des témoignages afin d’essayer de changer les choses. Cela fait partie des conséquences de l’acte photographique, mais ce n’est pas dans l’intention du photographe lui-même.

90% du temps est pris par la préparation. Un écrivain ou journaliste a des sources qu’il peut exploiter ou croiser. Nous, les photographes, on consacre toute notre énergie à être là (où personne d’ailleurs ne voudrait aller). Ensuite, il y a un gigantesque fossé entre l’énergie déployée et le résultat, l’usage que l’on fait de nos images.

Je crois que la photographie n’est pas quelque chose d’extrêmement important dans l’information. Son rôle est petit. Je suis très sincère. Très peu d’informations sont contenues dans une image. Celle-ci ne peut pas expliquer la complexité d’une situation. Et les situations ne sont jamais les mêmes : on ne dira jamais assez combien il est important de les différencier. On fait beaucoup d’amalgame et c’est terrible, surtout pour les gens qui vivent la réalité qui est photographiée.

L’image va susciter dans la presse de l’intérêt, dire la volonté d’informer et c’est tant mieux. Mais il y a eu beaucoup de dérapages ces dernières années s’agissant de l’usage de la photographie par les médias, qui vont à l’encontre de ce à quoi elle devrait servir et de ce qu’est le journalisme.

La photographie contient la part tangible du réel. C’est le rapport à cette part tangible que l’on peut interpréter à bon ou mauvais escient, parfois de façon mensongère. On en revient à la question de l’honnêteté, à la qualité de l’auteur.

Oui, dans les images on verra que la personne est en train de souffrir, on verra qu’elle est entourée de bâtiments en ruines, on verra des gens marcher sur une route. Mais cela ne va pas nous expliquer d’où ces gens viennent et où ils vont. On ne voit pas beaucoup plus que le simple fait qu’ils marchent. Il faut l’accepter.
L’information est nécessaire au fonctionnement démocratique. Et évidemment, participer à cette information du mieux qu’on peut, cela en vaut la peine. »

Que Laurent Van der Stockt, dont je respecte infiniment le travail, me pardonne si j’ai pu parfois déformer sa pensée en retranscrivant ses paroles.

Gabriel Bauret

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