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Béthune, à un peu plus d’une heure de Paris (eh oui ce n’est pas si loin !), est bien moins connue que ses voisines Lens, Roubaix ou Lille et pourtant elle mérite un détour en cette rentrée culturelle notamment pour l’exposition « Intériorités » à LaBanque, centre de production et d’exposition d’arts visuels installé dans son ancienne banque de France. Un lieu unique et étonnant où la production artistique dialogue avec le lieu et ses différents espaces : le plateau central, les appartements de l’ancien directeur au 1er étage, la salle des coffres, les archives au sous-sol et les combles.

« Intériorités », 2e volet de la trilogie « La Traversée des Inquiétudes », est une relecture de l’œuvre de Georges Bataille à travers le prisme de l’inquiétude imaginée par Léa Bismuth, commissaire d’exposition et critique d’art. Au cœur de la trilogie, plus qu’une exposition collective, il s’agit d’une expérience collaborative entre différents artistes qui nous proposent une expérience intérieure, comme un rêve dans une pensée philosophique. L’exposition est exigeante dense, extrêmement bien documentée et passionnante. Un vrai voyage intérieur.

L’expo s’ouvre dans une semi pénombre et nous embarque d’emblée sur les mystères de l’au-delà, du mystique, de la peur de l’enfermement et paradoxalement de notre furieuse envie de vivre. Un sarcophage en charbon, à l’étrange beauté plastique, nous accueille. Il est le reste d’une performance réalisée par l’artiste japonais Atsunobu Kohira. L’artiste s’y était laissé enfermer avant de casser sa chrysalide et ainsi renaitre dans une danse quasi chamanique. Une vidéo de la performance est visible plus loin dans la visite.

Tout près, un grand mur d’inversions photographiques de Yokota Daisuke révèle petit à petit des bribes de souvenirs, de rêves, tel le mur d’une grotte préhistorique photographique, une œuvre, à laquelle répond une vidéo de Clément Cogitor. Un plan fixe de la grotte de Lascaux traité par couches successives, comme un mille-feuilles cinématographique, qui interroge le mystère de l’homme et l’art.

Sabrina Vitali, nous invite dans un temple où les restes d’une cérémonie funèbre ou d’un sacrifice se superposent à des références mystiques japonaises et des références artistiques « baconniènnes ». Une œuvre puissante qui vous laisse en lambeaux.

Après avoir erré dans les rues de Paris en compagnie de Marguerite Duras avec Les Mains intérieures, une autre vidéo de Romina de Novellis nous fait perdre notre latin dans les ruines de Pompéi. Elle y joue la Gradiva tractant un chariot d’or. Elle réveille ainsi le souvenir des très longues processions religieuses, jusqu’à l’épuisement, du sud de son Italie natale.

Au sous-sol, nous sommes emportés dans un voyage encore plus sombre. Un parcours labyrinthique animé par les installations sonores et stroboscopiques de Frédéric D. Oberland et la crypte de cranes vitrifiés et miroirs de Pia Rondé et Fabien Saleil. En remontant, nous avons vraiment l’impression de sortir d’une transe vaudou.

La lumière se fait jour dans la suite de l’exposition au 1er étage. L’étage, correspondant aux anciens appartements du directeur de la banque et conservé dans son jus, est propice à nous plonger dans l’intime. D’ailleurs, l’immense dessin de Jérôme Zonder nous invite à se cacher les yeux pour mieux rentrer dans un univers à la « Eye Wide Shut » de Kubrick. Chaque porte franchie nous dévoile des parts secrètes de nous-mêmes : Claire Tabouret tapisse les murs d’une alcôve de ses Etreintes, icônes et monotypes very sexy et bondage. Une pure merveille ! La voisine, Anne Laure Sacristie nous propose une étrange partie de cache-cache avec l’Adam et Eve de Masaccio. Juste à coté, la pièce est hantée par les visions grotesques ou surréalistes de Jacques-André Boiffard, Oda Jaune et Zorro. Pendant que Chantal Ackerman tourne en rond dans une pièce voisine. Ou encore, le chagrin, réel ou surjoué, de Bas-Jan Ader. Dans la salle de bain, investie par  Gilles Stassart, une baignoire remplie d’encre noire fait face à une vidéo qui renvoie à la noyade d’un migrant à Venise.  Le parcours dans cet étage trouve son achèvement avec Florencia Rodriguez Giles dans une pièce, où sont abandonnés les restes d’une séance mi-artistique mi-hypnotique dont les murs bleus sont marqués par les dessins réalisés à l’aveugle rappelant une écriture automatique, sous le regard de masques étranges.

Au dernier étage, Charlotte Charbonnel nous ouvre la porte d’un monde parallèle, avec son Siphonophone, une création poétique mêlant sonorités, scories volcaniques et magnifiques cristaux lumineux. Et pour terminer, Marco Godhino nous conte son ascension sur les pentes de l’Etna, trait d’union entre les profondeurs de la terre et le ciel. Une métaphore sur une communication impossible entre l’homme et la puissance insondable d’une nature extrême.

« Intériorités » captive, fascine et nous offre une expérience extraordinaire. Comme le dit Georges Bataille « J’appelle expérience un voyage au bout du possible de l’homme ».

INFORMATIONS PRATIQUES
Intériorités, deuxième volet de La Traversée des Inquiétudes
Du 9 septembre 2017 au 18 février 2018
Avec Bas Jan Ader, Chantal Akerman, Hans Bellmer, Jacques-André Boiffard, Eugène Von Bruenchenhein, Charlotte Charbonnel, Clément Cogitore, Marguerite Duras, Marco Godinho, Oda Jaune, Atsunobu Kohira, Pierre Molinier, Romina De Novellis, Frédéric D. Oberland, Florencia Rodriguez Giles, Anne Laure Sacriste, Markus Schinwald, Pia Rondé, Fabien Saleil, Gilles Stassart, Claire Tabouret, Sabrina Vitali, Daisuke Yokota, Jerome Zonder, Zorro.
LABANQUE
44 place Georges Clémenceau
62400 Béthune
A noter une collaboration avec ArtPress sur l’édition d’un numéro spécial afin de poursuivre l’expérience.

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