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Previously on Hans Lucas #20

Temps de lecture : 7 minutes et 52 secondes

« Previously on hans lucas » est une publication mensuelle, vous y trouverez un assemblage hétéroclite de photographies ou vidéos commentées par leur auteur. Cette édition de POHL a été parrainée par Eric Karsenty.

Résistance, étonnement, mystère

C’est à un drôle d’exercice que m’ont invité les animateurs de Previously on Hans Lucas. Ils m’ont demandé choisir avec eux une vingtaine d’images parmi la centaine de photos piochées sur leur site. Des images isolées sélectionnées sans souci des séries dont elles sont issues, des légendes ou des textes de leurs auteurs. Des photos qui devaient se défendre toutes seules, comme des grandes. Gardant leur potentiel intact, hors de tout langage. Une manière de rappeler que la photographie ne se réduit pas aux mots qui la décrivent, l’explicitent, la contextualisent ou l’analysent. Parce que les images, je veux dire les bonnes, celles qu’on ne peut réduire en mots – ou pire en concepts – conservent une capacité de résistance, d’étonnement ou de mystère qui fait tout leur charme.

Une fois collectée cette vingtaine de clichés, il fallut les associer, choisir des contiguïtés au risque de mettre du sens là où il n’y en avait pas. Se lancer dans le montage d’un cadavre exquis, d’un collage d’images un peu comme on rassemble les mots d’un poème. Maladroitement peut-être, en espérant que leur frottement ravive la curiosité de ceux qui les regardent, et surprennent aussi leurs auteurs.
Eric Karsenty 

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Ramona Deckers

Oiseau du paradis « Goran est slovène et un ancien danseur de ballet vivant à Amsterdam. Je le photographie depuis un moment maintenant. Il est l’une de mes muses. Quand je le regarde, je pense à la liberté. Il n’aime pas se catégoriser, par exemple, comme un travesti, et ne se soucie pas de ce que les gens pensent. Il est jeune (23 ans) et sagace, nocturne, et il aime faire ses courses dans les rayons féminins, simplement parce qu’il y a plus de choix. Je me sens attirée par les personnes qui osent vivre en dehors de la norme, qui ont des goûts et des habitudes qui les rendent un peu plus uniques. En plongeant dans leur monde, il y a tellement à apprendre et à découvrir. Leurs photographies deviennent souvent plus qu’une image, elles se transforment en histoire. »

Christophe Jacrot

« Cette photo a été prise vers 1h du matin à Llulissat en juin, donc en période du soleil de minuit. Mon petit bateau circulait au milieu des icebergs géants produits par le plus grand glacier de l’hémisphère nord.  Ces icebergs suivent les courants qui remontent la côte ouest du Groenland, puis redescendent au large des côtes du Canada et finissent au milieu de l’Atlantique nord, là où le Titanic s’était aventuré pour gagner du temps…»

“This photograph was taken around 1:00am in June at Llulissat, during the « midnight sun » period. My small boat was roving amongst the giant icebergs produced by the northern hemisphere’s biggest glacier. These icebergs follow currents that flow from Greenland’s west coast then back down Canada’s coasts to end up in the middle of the Atlantic, where the Titanic had ventured to save time…”

Pierre Berthuel

« Cette photo fait partie de la série les vendangeurs de Pommard réalisée en septembre 2016. L’immersion totale était la seule solution pour me faire accepter par ces hommes de l’ombre. Des hommes qui protègent leur vigne comme un secret de famille. Des brutes épaisses pour la plupart  qui n’ont de délicatesse qu’avec les fruits de la vigne, et qui ne sourient que le jour où les récoltes sont bonnes. De grands hommes qui font de grands vins. »

Julien Coquentin

« Il est des paysages charriant bien des mémoires, ceux appartenant à l’enfance notamment. Paysages presque impossibles à se réapproprier, parce que trop habités de fantômes, de cris de gosses, comme une sorte d’écho au travers du temps.

Lorsque j’ai souhaité figurer cela j’ai pensé au cube, un cube noir comme une boite noire, j’ai pensé aussi au cube de Schuitten & Peeters. Finalement, j’ai assemblé 4 parois de contre-plaqué, structure peinte en noir, que par la suite j’ai baladée durant deux années dans les collines environnantes. Aujourd’hui, le cube sommeille dans une étable, j’aime l’imaginer se recouvrir de poussière, une chose obscure, immobile et mystérieuse, qui attend. »

Kalel Koven

Donetsk, Ukraine « Une manifestation pro-Européenne se met en marche. Dans une ville où la majorité est pro-russe et à un moment où les séparatistes se substituent à l’état peu à peu. Encadré par la police le cortège traverse la ville. Une photographe nous prévient que les séparatistes font mouvement et contournent la manifestation. On se prépare, on se regarde entre photographes. On fait passer le mot aux manifestants qui refusent de s’arrêter. On resserre le sac sur les épaules, il va falloir être prudent, mobile et avoir les yeux partout. Les séparatistes se font voir au loin au milieu de la route. Les pierres commencent à voler, la police se met en formation et se prépare à l’affrontement. Ce qui me marque dans ce moment, c’est la peur que je lis le visage des policiers. Ce moment où la force s’est inversée et où les séparatistes ont déjà gagné psychologiquement pour ensuite achever leur domination en mâtant les derniers résistants pour une Ukraine pro-européenne. »

Aude Osnowycz

« Des touristes moscovites prennent une douche après un bain de boue dans une source d’eau chaude en Abkhazie, petite république auto-proclamée du Caucase devenue une véritable riviera pour la classe moyenne. Les touristes russes m’ont toujours intriguée, leur côté kitsch, leur mauvais goût parfois, leur démesure, mais aussi leur simplicité, leur  convivialité et leur naturel désarmant me touchent profondément. Cette photo fait partie d’un travail de long terme sur l’espace post soviétique et les différentes républiques auto-proclamée qui bordent les frontières occidentales de la Russie. Ce projet questionne à la fois l’âme slave, que ces touristes illustrent à leur manière, l’univers post communiste, avec ses Lada et ses statues de Lénine, mais aussi plus globalement mon rapport à mes origines, à travers une démarche qui se veut intime et plus personnelle. »

Marzio Villa

Madre « Je retourne chez moi en Italie assez souvent, normalement pour 4 ou 5 jours. Cette photo est le résultat de l’un des mes courts voyages. Ici nous étions à la maison après le dîner, dehors dans une pause de tranquillité, peut être le dernier jour avant partir. Je ne me souviens plus du thème de notre discussion mais je me souviens que la fin de l’hiver était proche et il faisait encore un peu froid. J’ai essayé de transposer mon ressenti du moment, c’était seulement un moment d’introspection intime qui irradie une sorte de révérence, un portrait immortel dédié à ma mère adoptive. »

Marie Leroux

« Il se dit ici qu’un jour, après une longue marche au coeur d’une végétation dense et luxuriante, un homme atteignit une rivière au cours infranchissable. Un crocodile l’aida alors à rejoindre l’autre rive en lui permettant de monter sur son dos.

Un autre jour, au coeur de la saison sèche, l’homme, égaré, suivit l’animal qui s’enfonçait mystérieusement dans une forêt aride. Celui-ci le mena jusqu’à un cours d’eau où il put enfin apaiser sa soif. Au Bénin, pour certaines ethnies, le crocodile, incarnation d’une divinité, peuple des plans d’eau où il est vénéré. L’homme cohabite avec l’animal, sans rapport de prédation. »

Mathieu Mamousse

« Qu’il est triste de les voir ainsi s’effeuiller,
Les voir ainsi balayées dans le vaste ciel,
Ces illusions que nous portons et déposons
Sur la poitrine des mères, éternel autel.
On ignore jusqu’au comment, et jusqu’au quand
De cet instant qui nous soulagera de notre âme !
Car les âmes vont, perdues, glissent et flottent
Dans ce courant électrique de la mer !…»
Guerra Junqueiro

Emy Nassy

« Douira est un village d’anciens nomades pêcheurs, sédentarisés depuis de nombreuses années dans le Parc national de Souss-Massa au sud d’Agadir. Après avoir vécu dans les grottes creusées dans les falaises au côté de celles des pêcheurs, les parents de mon ami Victor se sont installés dans une maison du village construite avec l’aide des locaux. Nous y sommes régulièrement venus ensuite, y avons vécu de jolis et tristes moments et y avons lié de belles amitiés. Cette photographie a été prise lors de mon dernier voyage à Douira en 2012. Je suis allé derrière la maison, j’ai placé ma main au dessus de ma tête comme pour voir au travers d’une vitrine lorsque le soleil est haut derrière, « Python » est alors venu vers moi et m’a offert cet instant, comme le signe que tout ira bien, que la magie et l’amour seront toujours là, dans nos mains. »

Marzio Villa

Hope « C’était plus fort que moi, j’ai volé un bout de tissu et je l’ai attaché à mon sac. Je me suis arrêté pour regarder ce lieu de prière athée pendant quelques minutes, en silence. Puis je suis passé dans le trou, je me suis assis “en France” quelques minutes en regardant la mer. J’avais suivi un sentier de montagne pendant deux heures pour y arriver. »

Pierre Faure

Photo issue du projet France périphérique « Marielle et Dominique vivent dans une grande précarité. Leur propriétaire leur loue un mobil home isolé, situé au sommet d’une colline, sans eau ni électricité. De graves problèmes de santé empêchent désormais Marielle de travailler. Dominique souffre d’une addiction à l’alcool. Ils s’aiment. »

Lucie Pastureau

Marikel Lahana

« Un corps contrôlé, une beauté étouffée, une violence retranchée et qui la déborde. Une beauté rayée par une pulsion interne. Annihiler le lisse, et présenter au monde son petit grain de sable. D’ordinaire ma photographie s’attache a une beauté cachée; dans la série Génuflexion (2014) dont l’image Lips est issue, l’intérêt se porte sur la violence d’une beauté que la nécessité impose a masquer pour ne pas y être réduite. Une défiance à la dimension autoritaire qu’elle peut recouvrir. »

Benjamin Filarski

« Nous sommes à Bombay. En périphérie. Rahat Ali, 40 ans, est chauffeur de taxi. Cela fait 13 ans qu’il vit à Mankhurd dans la zone « Lallubhai compound ». Avant, il vivait dans le bidonville de Kurla qui depuis des années est progressivement démoli pour laisser place aux promoteurs immobiliers. Les habitants sont relogés dans ce que le gouvernement appelle des « colonies de réinstallation ». Les barres d’immeuble construites il y a tout juste quinze ans sont déjà pourries. En réalité, les gens n’ont pas été relogés. Ils ont été délogés de force puis entassés dans des bidonvilles verticaux loin du centre ville. C’est ça, Lallubhai compound. »

Sophie Garcia

« Cette image issue de la série Pierres a été prise à la carrière de granit de Pissy à Ouagadougou en 2011. Hommes, femmes, enfants et personnes âgées s’y démènent comme des forçats du lever du soleil à la tombée du jour dans des conditions de travail inimaginables. L’absence totale de protection face à la chaleur, la poussière, et la combustion de pneus servant à éclater la roche constitue en effet un danger permanent pour la santé des concasseurs, dont le souci majeur est de pouvoir écouler leur production de gravier. Basée au Burkina depuis 2013, je cherche à éviter une approche trop misérabiliste d’un pays qui ne manque pas d’histoires positives. »

Claire-Lise Havet

« Cette image fait partie de la série L’habitat moyen à Moscou. Héritage de la période communiste où l’État imposait un modèle architectural unique, les quartiers moscovites voient se multiplier les mêmes immeubles à perte de vue. En quittant le centre historique pour la périphérie on entame un voyage à travers les strates urbaines dont le style et la densité témoignent de la période de construction. On arpente, fasciné par la répétition et l’austérité, un paysage rigoureusement formaté où la forme se limite au strict nécessaire. »

Camille Sonally

« De toute la journée je n’avais pas réussi à faire ne serait-ce qu’une seule image. Dépitée je venais de ranger tout mon matériel photo quand au milieu d’une route déserte je suis tombée sur cette caravane vide. La décoration du véhicule reprenait exactement l’environnement : un coucher de soleil violet, du sable partout et une montagne, très grande. J’ai attendu jusqu’à la tombée de la nuit mais je n’ai jamais croisé les propriétaires. Cette photo est issue de la série News From Nowhere, réalisée sur l’île de Lanzarote aux Canaries. »

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Cette publication a été passionnément concoctée par : Eric Karsenty, Julien Benard, Cha Gonzalez, Henri Vogt et Sophie Knittel

Diplômé de l’ENSP d’Arles en 1985, Éric Karsenty intègre l’équipe du Mois de la photo à Paris, puis rejoint l’agence de photographes Editing en 1989. Intéressé par la presse photo, sa formation de secrétaire de rédaction, en 2008, le conduit à travailler avec Images magazine et la revue Zmâla, l’œil curieux, avant de rejoindre Fisheye Magazine en qualité de rédacteur en chef, en 2014.
Relecture, correction : Sophie Knittel, Cha Gonzalez

Production : Sophie Knittel

POHL #20 est soutenu et diffusé par Mowwgli et LensCulture.com

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