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De l’absence, ils font présence; de la violence, ils font réconciliation; de la haine, ils font amour. C’est ainsi que Sibusiso Behke et Lindokhule Sobekwa, deux artistes sud-africains agés respectivement de 20 et 22 ans, font photographie.

Tous deux grandissent dans le township de Thokoza, à 40 km au nord de Johannesburg. Bien que nés libres, communément appelés les “Born-Free”, l’histoire douloureuse encore trop récente résonne en eux. Et alors que les mots manquent pour en parler, tous deux évoquent les non-dits, les tabous, la photographie fait office de langue avec laquelle on peut parler. Dans un pays où sept langues officielles existent et où la deuxième langue, l’anglais, est celle du colonisateur, s’exprimer dans un langage dénué de référence à l’histoire du pays est libérateur. Un langage formel, capable de rendre compte de l’espace car l’Afrique du Sud, c’est d’abord un territoire, un territoire que l’on s’est disputé. Un territoire encore meurtri, interdit, confisqué, imposé. Quoi de mieux que la photographie pour dire l’espace?

Thokoza, justement. Township créée à la fin de l’apartheid, des baraquements sans confort qui s’étendent sur des hectares oubliés des pouvoirs publics, et où ses habitants survivent empreints de cette géographie artificielle.

Photographier alors pour comprendre. De sa soeur décédée dont il ne sait rien et dont il ne subsiste aucune image, Lindokhule Sobekwa fait une quête. Il questionne les lieux où elle a vécu, les personnes qu’elle a fréquentées, reconnaît les vêtements de sa soeur suspendus à une corde à linge chez des inconnus – la tradition veut que l’on donne les vêtements lavés du défunt. Petit à petit, il reconstitue le visage et le corps de sa soeur à travers les paroles et le regard des autres. En Afrique du Sud, il est dit que quand vous connaissez les amis d’une personne, vous savez qui est cette personne. Chaque photographie constitue une strate de l’existence de sa soeur, un palimpseste sur lequel Lindokhule réécrit l’histoire manquante. La photographie comme arme de vie, plus forte que la mort. Quand on l’interroge sur ses motivations, Lindokhule Sobekwa répond qu’il “utilise la photographie pour interroger, favoriser les prises de conscience, que mes images comptent” mais que ce n’est pas “moi que je représente, ce sont les autres, les africains car il sont sous-représentés”.

Les autres aussi chez Sibusiso Behke qui s’empare du quotidien de Thokoza où il a vécu. Mais si dans la vie qui s’écoule entre ses deux visites, et dont il s’enquiert, il n’entend rien qui suscite image, il en appelle alors à ses souvenirs. Entre une réalité passée qu’il rescuscite et un moment présent qu’il capture sur le vif, Sibusiso Behke se réapproprie le quotidien, construit “une réalité” à laquelle il ne participe pas. Sa photographie se situe dans une zone intermédiaire, bâtie sur un terreau bien réel mais dans une chronologie réfractée et à laquelle se superpose un espace-temps imaginaire, celui de son esprit. La photographie n’est-elle pas justement au croisement de la description littérale et de l’illusion de la description littérale? Comme si Behke, dans une mise en abîme de l’essence de la photographie, opérait déjà dans sa tête comme l’appareil à photographier.
Behke dit se servir de la photographie comme “un porte-voix pour exprimer mes opinions, donner et recevoir, un échange, j’apprends, et j’espère donner”.

Les Born-Free seraient-ils là pour réparer? Il est singulier de se dire que cette quête relève de deux jeunes hommes de 20 ans. Déjà la conscience de la perte, de l’absence, l’absolue nécessité de créer une histoire, la sienne propre. La photographie comme ralentisseur du quotidien? Peut-être une des raisons du succès de la pratique photographique aujourd’hui, une façon de se souvenir de chaque moment qui passe vite, beaucoup trop vite. Et tandis qu’on a à peine le temps de le vivre et de l’immortaliser, le voilà en boîte pour l’éternité. Pour Lindokhule Sobekwa et Sibusiso Behke, c’est peut-être aussi une manière de reprendre la main sur le quotidien qu’on leur a volé, une histoire que personne ne veut raconter? User de l’illusion pour dire le vrai, c’est bien l’un des fondements de l’art. Si l’art existe, c’est bien parce qu’en temps qu’être humain, doté du pouvoir de la parole, on se sent incomplet, insuffisant à dire le monde. Et ces deux jeunes hommes l’ont bien compris.

Of Soul and Joy est une initiative sociale et artistique pérenne initiée en 2012 par Rubis Mécénat et Easigas (filiale sud-africaine du groupe Rubis) à Thokoza, township situé au sud-est de Johannesburg en Afrique du sud, afin de transmettre à une jeunesse fragilisée des compétences artistiques dans le domaine de la photographie. Son objectif est d’initier les étudiants du lycée Buhlebuzile à la photographie comme moyen d’expression, et de leur ouvrir ainsi de nouvelles perspectives personnelles et professionnelles.
http://www.rubismecenat.fr/projets-sociaux-culturels/of-soul-and-joy-project/

Après Arles, rendez-vous le 9 novembre, à Paris avec Photo Saint-Germain : discussion sur la photographie contemporaine sud-africaine et le projet Of Soul and Joy.
http://www.photosaintgermain.com

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