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Pour cette deuxième carte blanche, notre invité de la semaine, Pascal Ordonneau, nous parle de l’acte photographique.

C’était d’abord une promenade, puis, comme toujours, des photographies, qu’on prend en traînant derrière un tout petit groupe. Les photos prises, courir pour rattraper le groupe. Donc, finalement pour ne retarder personne, ne pas s’attarder. Prendre les photos sans réfléchir. Se livrer à la nature. L’appareil saura bien y trouver quelque chose à filmer. Les machines de nos jours ont cette automaticité, cette spontanéité qui nous manquait autrefois. Il n’est plus nécessaire de s’arrêter, choisir, cadrer, calculer, rechercher le soleil, les ombres, les couleurs, de ne pas confondre le bleu du ciel quand il est bleu avec le bleu de la mer, des rivières et des flaques d’eau, l’appareil est là pour penser l’image, le cadrage, les nuances, les contrastes. Il suffit de lui dicter quelques instructions générales et de laisser aller.

Je l’ai donc laissé aller.

J’ai livré ce qu’il en a fait. On peut le constater « de visu ». Il faut suivre ce lien.

On y voit La nature, telle qu’elle apparait lorsqu’un outil est laissé à lui-même. C’était en Bretagne. Il s’est donc laissé aller à photographier des morceaux de Bretagne. On me dira qu’il a pris n’importe quoi. Que la Bretagne ce n’est pas ça. Que la mer, ce n’est pas ça non plus.  Que la nature en Bretagne, que le spectacle de la mer en Bretagne, les côtes et leurs dentelures, la mer et ses couleurs qui changent, les frêles esquifs et les petites maisons de pêcheurs, ne ressemblent en rien à ce que l’appareil a saisi. Ne s’était-il pas trompé d’objectif ou me suis-je trompé en le vidant de ses images ? ou bien j’aurais interverti une visite à une zone industrielle sinistrée dans le Nord avec la promenade le long de la côte bretonne.

Je sais tout cela.

Je sais les reproches qu’on pourrait me faire. Je n’aurais peut-être pas dû laisser aller, ni laisser faire. J’aurais dû vérifier ce qui me paraissait l’attirer au-delà du raisonnable. En d’autres termes, j’aurais dû lui dire de suivre son mode d’emploi et de ne pas prendre d’autres initiatives que celles qu’on y trouve décrites et permises.

Il est trop tard. Les photos sont prises. Je ne peux pas les détruire. Peut-être cet appareil a-t-il des moyens de transmission : les photos à peine prises seraient transportées en lieu sûr? Il est préférable que je les livre telles qu’elles m’ont été livrées. Avec le titre que l’appareil a choisi lui-même.

Maintenant que les photos sont exposées, à la portée de tous, à la vue probablement terrorisée de quelques passionnés de Bretagne ou de photos, je m’interroge sur cette réalité que l’appareil a saisie.

S’agit-il de sa réalité d’appareil? N’est-il pas allé chercher ce qui lui ressemble? Il a saisi des décharges, des entrelacs de ferrailles, des bouts d’ordinateurs et des mémoires flash qui ont dû un jour péter les plombs. Quand la mémoire patauge, au mieux, le dépotoir au pire, la maison pour vieux. Quand on regarde attentivement, il s’est saisi de tout ce qu’un appareil électronique et même mécanique peut redouter.

La peur du rebut.

L’angoisse du boîtier vidé de toutes ses forces vitales.

Plus de cartes SSD. Plus de piles bâton.

Rien que de l’amorphe.

Le sentiment horrifique que la fin n’est peut-être pas si lointaine que ça qu’elle se nomme obsolescence technique ou défaillance du logiciel de traitement des images. Ce serait du « selfy de fin de vie ». De la mise en scène pur. On achève bien les appareils photo. Un drame Kitsch.

La vérité est bien plus sotte et petit-bras que toutes ces déclamations vasouillardement romantiques. L’appareil photo est pareil au petit chien au bout de sa laisse. S’il prend des photos de rebut, cela ressort de l’évidence, cela tient à ce qu’on l’a mis devant du rebut, des déchets, des objets ou des êtres dont on a retiré toute vie ou à qui on se propose de le faire. Et on lui a dit « shoot ». Même ! on ne lui a rien dit. On a appuyé sur un bouton. Par mégarde aussi. Zut, c’est parti tout seul. Trop sensible l’appareil. Comme un petit chien. Il gambade sans qu’on ne lui ait rien demandé. Et il a suivi. Il ne pouvait pas aller bien loin de toute façon. Même en zoomant comme un malade.

Ces appareils, avec toute leur sophistication, ne sont que des outils. Des pioches en plus compliquées, mais en aussi bêtes. Allez donc vous tromper de terrain avec une pioche. Tapez sur du béton et regardez ce que cela donne ! Photographiez n’importe quoi et vous aurez le résultat du coup de pioche sur du béton. Et si, comme le petit chien qui gambade, l’appareil était allé donner de la tête contre une poutre en béton précontraint ?

Ou bien, il aurait filmé ce qu’il aime par-dessus tout: un monde d’objets utiles et utilisés, parfois usés. C’est, de fait, un monde dur et austère qui est venu dans ces images. Le vrai monde d’un outil. Celui-ci était en vacances en Bretagne. Il a photographié ses homologues outils. Outils de la mer. Bateaux outils. Vieilles carcasses de camionnettes transformées en outils. La mer qui apparaît ici et là pour être utile et pas pour qu’on profite de ses reflets et de ses couleurs fugaces. Il aurait mis en image le monde tel qu’il est beau et bourré de sens du point de vue d’un appareil photo enfin libéré de ses obligations professionnelles habituelles.

Je crois que c’est la bonne piste de réflexion. Les appareils photos s’intéressent en général, à ce qu’ils aiment. Ce n’est que contraints et forcés qu’ils montrent des gens et des paysages. Ils ne sont pas du même milieu. Ils n’ont pas les mêmes objectifs. Y a pas photo.

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