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Mowwgli a rencontré Fred Boucher le commissaire du Festival Photaumnales de Beauvais dont les portes s’ouvrent le 14 octobre prochain. Cette 14e édition avec « Couleurs pays » nous transporte au coeur de la Caraïbe et met en avant la création photographique dans les territoires d’outre-mer de Guadeloupe et de Martinique. C’est également l’occasion de deux autres rendez-vous « Couleurs Québec », une exposition en partenariat avec les Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie et « Couleurs Hong Kong » qui présente les travaux de 3 photographes français partis en résidence en 2016 dans la ville de Hong Kong.

Episode 1 :  « Couleurs Pays »

Mowwgli : Cela fait maintenant 14 ans que Photaumnales existe. Quelles ont été les évolutions majeures du festival depuis sa création ?

Fred Boucher : Le festival a été créé autour de la question de la protection du patrimoine et surtout avec la volonté d’un ancrage fort en Picardie et de travailler avec différentes villes de la région pour qu’il y ait une circulation au sein du territoire.  Puis s’y est agrégé des résidences de photographes, ce qui a donné au festival  un format : une résidence, un livre, une exposition.

Le grand chamboulement s’est opéré il y a 4 ans au moment du rachat par la ville de Beauvais de l’ancien Musée de la Tapisserie. Devenu le Quadrilatère, le lieu avec ses 2000 m2 d’espace d’exposition,  nous a permis de proposer des expositions avec plus d’ampleur et des contenus enrichis. Concernant les thématiques, elles changent chaque année. On essaye de s’amuser et d’explorer des choses très différentes. On est passé d’un festival sans vrai concept à un festival beaucoup plus abouti  avec des idées développées : Par exemple autour du rock, autour des spécificités du médium et l’an passé autour des histoires d’amour sous le commissariat de Paul Ardenne. Cette année on propose quelque chose de très cohérent sur la Martinique et la Guadeloupe.

L’ouverture à l’international  est l’autre évolution du festival. Nous avons développé des partenariats avec notamment le Festival de Kaunas en Lituanie, avec Brighton, puis, depuis 3 ans avec le Festival International  de Gaspésie et enfin l’an dernier avec le Festival de l’Alliance française de Hong Kong.

Mowwgli : Qu’est ce qui vous différentie des autres festivals photos ?

F.B. : L’identité des Photaumnales est très liée à Diaphane qui organise ce festival. Diaphane est un pôle photographique qui  a pour vocation de présenter la diversité de l’image photographique en organisant des expositions et en proposant tout un programme d’actions, d’ateliers et de résidences. En tant que producteurs, diffuseurs et médiateurs nous travaillions beaucoup  sur le développement des publics et sur la médiation. C’est-à-dire, on ne laisse pas les images en pâture, on essaye d’accompagner les publics. C’est dans l’ADN de Diaphane depuis plus de vingt ans.

En fait, Photaumnales est la vitrine du travail de recherche, de production, réalisé par Diaphane toute l’année. Ces deux mois sont la partie immergée de l’iceberg.

Mowwgli : Comment s’est définie la thématique de cette 14e édition ?

F.B. : En fait, tout est parti de la question ; Pourquoi ne parle-t-on jamais du travail des artistes ultramarins dans les arts visuels?

Impossible de traiter ce sujet sur l’ensemble des outre-mers. Trop difficile. Trop long. Trop riche car le développement de la photographie dans l’axe caribéen est énorme. Nous nous sommes donc concentrés sur la Martinique et la Guadeloupe. Dans le monde de la photographie française, comme dans des autres formes d’art visuel,  le grand public et le marché français ne connaissent pas les auteurs caribéens qui  se tournent, peut être, plus sur le marché des Etats Unis plutôt que vers la métropole.

D’une idée qui semblait très simple le sujet s’est révélé plus complexe. Car la photographie permet d’illustrer la complexité de ses territoires dans ses rapports avec l’histoire, avec la métropole, avec sa géographie et ses représentations stéréotypées. Cette édition montre aussi  le rapport des antillais à la photographie elle-même.

Mowwgli : Est-ce dans ce sens là que la participation de Patrick Chamoiseau s’est faite tout naturellement ?

F.B. : Elle a semblé évidente car il a beaucoup écrit sur certains artistes notamment  Jean Luc de Lagarigue et sur son propre intérêt pour la photo. Ses interrogations et réflexions littéraires sur la créolité historique et moderne ont participé à l’élaboration de cette exposition qui s’est construite au fur et à mesure. A partir de ses nombreux livres, on a récupéré des morceaux choisis et on lui a demandé d’écrire un texte sur son rapport à l’image, à la photographie et comment l’image rentre dans sa création d’écriture. Il nous a offert un très beau texte.

Mowwgli : Il y avait quelque chose de quasi visionnaire en choisissant P. Chamoiseau il y a plus d’un an. L’actualité récente des cyclones a réinterrogé la position de l’ultramarin dans la république et l’actualité littéraire avec la sortie de son dernier livre au printemps dernier. En êtes-vous conscient ?

F.B. : Vous savez on prépare cette édition depuis 2 ans. On prend des contacts, on fait des rencontres, on fouille, on cherche. Il s’agit d’une production complète. C’est effectivement étonnant ce télescopage entre la thématique choisie et l’actualité des caraïbes. Cette exposition en mettant en évidence le travail photographique dans ses territoires,  avec  40% de photographie historique et 60% de photographie contemporaine, révèle un autre télescopage. Celui de l’image véhiculée des caraïbes, très stéréotypée d’exotisme,  face à des images ancrées dans la réalité et qui posent des questions.

En entrant dans l’exposition, le visiteur tombe sur un grand mur couvert de 200 cartes postales agrandies qui représentent les visions archétypales des Antilles touristiques. Au fur et à mesure il découvre des choses, une histoire, une autre vision et à la fin du parcours il n’est plus tout à fait au même endroit. Il a changé sa perception, parfois post coloniale, sur la destination.

Mowwgli : Comment s’est orchestré le face à face entre photographie historique et photographie contemporaine ?

F.B. : Véronique Masini s’est occupée du volet historique en travaillant avec les Archives de la Martinique et auprès des collections. Elle a été voir les fonds, préparé ses sélections et nous avons étudié la possibilité d’exploiter ses images en exposition. Un travail très difficile pour des raisons de conservation et finalement notre travail de recherche nous a permis de soulever la question de la mémoire, de la créolité par un autre médium que l’oralité. Comment ces images peuvent créer une mémoire ?

On est parti des cartes postales de la fin 19e et début 20e qui ont construit une imagerie spécifique alors qu’en y regardant de plus près, notamment dans les archives, les plaques et vieux négatifs, il existait aussi un vrai travail documentaire. Cela montre que la documentation était faite par les blancs alors que la photographie antillaise était beaucoup plus riche. Aujourd’hui , il y a une inversion. Une jeune génération antillaise, formée sur place et dans les écoles de photo, poursuit ce travail et forme la nouvelle vague de photographes caribéens.

Ensuite, nous ne souhaitions pas faire une exposition linéaire en suivant une chronologie. On a rencontré les photographes, on a regardé des milliers d’images et l’exposition s’est construite sur 5 thèmes qui permettent créer des confrontations.

Mowwgli : Quels sont les différents thèmes développés ?

La première partie pose la question de l’identité :  Les Garifunas de Robert Charlotte  et les gens de pays de Jean-Luc de Lagarigue sont confrontés aux photos de bananiers de Mujesira Elezovic ;  figures emblématiques et symboliques de la mort et des esprits. Quant aux images N&B de Daniel Goudrouffe, reporter classique utilisant l’argentique, elles renvoient à la notion d’instantanéité donc de vie.

Ensuite la deuxième partie s’intéresse à la mémoire. On y présente des photographes plutôt historiques mis en perspective notamment avec  les images de Gilles Elie dit Cosaque qui, avec Lambeaux , en assemblant des fragments d’images historiques ou extraites de manuels scolaires avec des images personnelles, interroge cette mémoire de la créolité et comment elle a été construite.

Après avoir  visiter la mémoire et sa construction on passe, dans la 3e partie, à la créolité. Avec notamment les cartes postales de Félix Rose-Rosette qui illustrent des recettes de cuisine, avec le carnaval et la musique (Steeve Cazeau, Charles Chulem-Rousseau)  ou encore les mobylettes de Gilles Elie dit Cosaque.

La notion de territoire vient naturellement à suivre. Il fallait sortir de la représentation archétypale de la plage pour entrer dans les territoires et voir comment les photographes s’en saisissent  pour faire un travail classique de paysages (de Lagarigue, Burret, Magali Paulin, Duffard). Ces images sont confrontées aux images de l’éruption de la Montagne Pelée sur St Pierre. Car cet événement a profondément bouleversé, à la fois le paysage mais aussi la conception de l’aménagement du territoire et de son appropriation. Les conditions climatiques, on l’a vue récemment avec l’ouragan, sculptent le paysage. Les séismes ou les éruptions font déplacer les populations et modifient la façon d’habiter les espaces. Aimé Césaire évoquait l’idée qu’un paysage habité devient un pays. Il dit bien qu’il y a une perception du paysage de l’antillais qui n’est pas la même que celle du visiteur.

Enfin la dernière partie s’appelle émergence. Elle présente les jeunes photographes Nadia Huggins, Shirley Ruffin … et  les étudiants du Campus Caraïbéen des Arts de la Martinique qui travaillent plus sur le questionnement du médium photographie.

Mowwgli : Cette exposition est-elle l’occasion d’un projet d’édition ? 

F.B. : Bien sûr. Nous avons édité un catalogue de 180 pages qui reprend le texte de Patrick Chamoiseau et les images de l’exposition. Mais surtout, on a découvert une photographe qui s’appelle Arlette Rosa Lamenardi. Une femme de 87ans qui a laissé son fonds aux Archives de Martinique. Son travail nous a tellement plus que l’on a décidé de lui rendre un hommage de son vivant. On a donc édité un ouvrage en coédition avec les Archives sur les images qu’elle a produites dans le années  60 et 80.

Les Archives de Martinique vont de leur coté monter deux expositions du travail de cette artiste. Cela correspond bien à l’esprit d’échange que Diaphane souhaite. Nous sommes fiers de montrer que  Photaumnales est un vrai moteur de projets.

DEMAIN nous poursuivrons notre entretien avec Fred Boucher afin qu’il nous présente les 2 autres expositions au programme de Photaumnales.

Mowwgli est partenaire du festival.

INFORMATIONS PRATIQUES
PHOTAUMNALES « COULEURS PAYS »
Du 14 octobre au 31 décembre 2017
LE QUADRILATÈRE
22 rue Saint-Pierre
60000 Beauvais
Tél. : 03 44 15 67 00
http://www.culture.beauvais.fr
http://photaumnales.fr
Du mardi au vendredi de 12h à 18h
Samedi et dimanche de 10h à 18h
Entrée libre

• LECTURES DE PORTFOLIOS
A destination des photographes professionnels et artistes utilisant la photographie
Le Vendredi 1er Décembre 2017 de 10h à 17h
AuQuadrilatère
Les lecteurs :
Muriel ENJALRAN, Centre régional de la Photographie de Douchy-les-Mines,
Nathalie GIRAUDEAU, Centre Photographique d’Île-de-France,
Véronique MASINI, Iconographe à Air France magazine et Commissaire des expositions historiques des Photaumnales 2017,
Françoise DUBOIS, Conseillère aux arts plastiques,
Eric JARROT, Conseiller aux arts plastiques,
Estelle FRANCÈS, Fondation Francès,
Ericka WEIDMANN, Fondatrice du magazine Mowwgly,
Sylvie HUGUES, Journaliste et consultante en photographie
Pour s’inscrire :
http://www.photaumnales.fr/index.php/35-photaumnales-2017/172-2017-lecture-portfolio

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