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Dernière journée de Carte blanche pour notre invité de la semaine Pascal Ordonneau. Aujourd’hui, il partage avec nous ses bonnes adresses. Direction Paris et plus précisément la Butte aux Cailles.

Paris comme Rome comporte sept collines dont une nommée Butte aux Cailles du nom d’un certain Monsieur Caille qui en fut propriétaire au beau milieu du XVIème siècle. La pierre extraite des mines de la Butte aux Cailles était très appréciée et fut débitée d’abondance. Une fois les mines abandonnées, il ne resta plus que les vides sous terre rendant la construction en surface particulièrement hasardeuse. Il en est venu une abondance de petits immeubles et de petites maisons de ville.

La rue « principale » de la « Butte » est…  la rue de la Butte aux Cailles. On a là un bel exemple des dérives de la langue : « Caille » était un propriétaire-carrier. Pourtant la butte est « aux cailles » comme d’un terrain de chasse qui aurait été sillonné par les tartarins locaux. Coupons court : il n’y a jamais eu de cailles virevoltant au-dessus de la Butte.

Dans le village initial, cultivateurs et carriers coexistaient avec toute une population de pauvres gens qui avaient été chassés de Paris, expulsés par les destructions des vieux quartiers ou trop pauvres pour y payer des loyers.

La rue « Principale » est « à taille humaine » : les immeubles ont souvent gardé leurs structures, façades et volets comme on les voient dans les cartes postales du début du siècle dernier. Repavée « à l’ancienne » en blocs irréguliers, elle est plantée d’arbres de tous âges, encadrée de maisons modestes, agrémentée, s’il fait beau, de terrasses où se désaltérer et déjeuner.

Arrêtez-vous au restaurant « Le Temps des Cerises » si vous voulez vous régaler « révolutionnaire » ! Il s’inscrit dans l’histoire ouvrière, populaire de Paris sous la forme d’une société ouvrière de production : en hommage à la Commune de Paris. Le choix de la Coopérative est symbolique. « Un homme, une voix, pas de patron, juste répartition des bénéfices, amélioration de l’outil de travail, interdiction de la plus-value sur la revente du fonds de commerce ».

Un peu plus loin, bistrot sympathique, « les tanneurs de la butte » dont le nom renvoie à une activité de la Butte et à sa rivière perdue, la Bièvre. Et aussi, un bar à bière belge vous tend les bocks !

Le « village » est très « arty ». Street art partout avec quelques stridences et des graffitis colorés. A vos appareils photos : par nature, le street art évolue et telle œuvre qui vous séduisait est vite remplacée ! Alors, saisissez l’instant ! Les œuvres sont incroyablement variées et les styles aussi : de la fresque murale de 15 mètres de haut, marque du Boulevard Vincent Auriol qui borde la Butte jusqu’aux dessins confidentiels ou à taille humaine d’artistes dans la mouvance de Di Rosa et de Combas ou de Miss.tic, grande spécialiste du pochoir.

A partir de la place de la Commune de Paris débute la rue de l’Espérance.  A Paris, plus les vertus sont d’un ordre essentiel, moins les rues qui en portent le nom sont flamboyantes. L’espérance fait partie des vertus cardinales mais la rue de l’Espérance n’a rien de « cardinale » ! C’est une petite rue charmante, le ciel s’y découpe généreusement et donne à la rue, comme à toutes celles qui la jouxtent, l’aspect riant qu’on évoquait plus haut.

Pourquoi, se nomme-t-elle rue de l’Espérance au lieu d’être restée « sentier de la Butte aux Cailles », son nom pendant des centaines d’années ? Un propriétaire terrien fier d’Espérance, son épouse, qui aurait voulu l’honorer en attribuant son prénom à une partie de la rue bordant ses terrains ? Cela ne serait pas surprenant, de nombreuses rues à proximité portent le nom de propriétaires de terrains (ou de leurs épouses).

Parcourez-les, pour leur charme ancien, pour leurs petites maisons, pour les rues aux vieux pavés, pour les fleurs et les arbustes qui débordent de jardins-timbre-poste ! Ces petites maisons ne sont pas toutes de charmantes choses anciennes. Il est des styles modernes, « années vingt et trente », et aussi contemporains. Tout ici est aux antipodes des rues à touristes qu’on maintient dans un « état typique ».

Pour accroître le mystère d’une géographie symbolique, la rue de l’Espérance croise la rue de la Providence ! Faut-il y voir un signe ? Ou une prière : Le quartier demeuré à l’écart des grandes restructurations de Paris avait une réputation sulfureuse : y trafiquaient « des mauvais garçons avec des flingues ».

La rue de la Providence devient « parisienne » au fur à proximité de la rue de Tolbiac. Il faut flâner, dans la rue du Moulin des Près, la rue Moulinet et tous les passages, qui couturent ce « village ». Ces deux dernières rues « descendent » vers l’ancienne poterne des Peupliers. La déclivité est forte. Elle crée de curieux surplomb. Levez la tête et une belle maison bourgeoise vous domine de son petit parc entouré d’un balustre en pierre. Vous la retrouverez, si vous avez le courage d’escalader le passage Vandrezanne. Profitez-en pour vous arrêter un instant devant le « Jardin de la Montgolfière » ainsi nommé car Pilâtre de Rosiers y a atterri le 21 novembre 1783. Ce fut le premier vol habité par des humains. La Butte aux Cailles est ainsi devenue un des hauts lieux de la civilisation occidentale !

On arrive alors dans le quartier des Peupliers, non loin de la « poterne » du même nom. C’était un chemin… de peupliers connu depuis le XVIIIème siècle ! Tout ce qui l’entourait en a pris le nom : rue des Peupliers, place des Peupliers, square des Peupliers et, à la limite de Paris, poterne des peupliers.

Les bidonvilles y prospéraient, comme sur les fortif’ ; comme prospéraient les fameux petits métiers illustrés par Atget qui y trouvaient logis et remises. De 1900 à 1930, le quartier s’est civilisé, de petites promotions ont fait pousser des rues à petites maisons.

Sur la Butte, on se sentait loin de la capitale, dans le quartier des Peupliers, on penserait l’avoir quittée.  En témoigne, le minuscule Square des Peupliers, un lotissement tout de petites maisons de toutes formes et de tous matériaux, briques, pierre de meulière ou façades plâtrées ou cimentées. Glycines, lierres, vignes vierges, troènes et lilas recouvrent les façades. S’y nichent des ruelles silencieuses, étroites où de part et d’autre, des arbres tendent leurs feuillages, des plantes grimpantes cascadent et exhibent leurs fleurs. Un tronc fait de tiges entrelacées a des airs de serpent endormi.  Prenez votre temps. Vous êtes à mi-chemin d’un conte de fées ou d’une petite ville anglaise ou irlandaise. Une tasse de thé ?

La place de l’Abbé-Georges-Hénocque distribue les rues dont on vient de vanter les qualités. Tout, autour, n’est que calme et tranquillité : sur la place, l’immeuble en briques jaunes, est un bel exemple de la construction hospitalière du début du siècle dernier.  Dans le quartier des Peupliers, en fait, quartier de la Maison Blanche, les médecins sont à l’honneur. La faute aux établissements hospitaliers avoisinants ?

Rue Dieulafoy, un médecin, les maisons ont toutes le même dessin. Ce lotissement de 1921, a tout d’une petite ville anglaise ou d’un borough de la banlieue londonienne. Nous retrouverons les médecins rue du Docteur Landouzy, rue du Docteur Championnière. Maisons identiques mais de toutes les couleurs. On n’est plus à Paris décidément. Les formations de type « Raws » à l’anglaise sont un peu partout, rue Henri Pape, par exemple où l’exercice de style se traduit par des pavillons assez cossus en pierre meulière. Les villas « Gilberte » suivent les villas « Fernande ». Leur ensemble crée l’intérêt architectural de cette rue.

Dans un genre un peu différent mais selon le même principe, la rue du Moulin des près présente pareille succession de maisons identiques et qui s’inscrivent dans le style « moderne » de l’Entre-deux Guerres.

Une rupture architecturale nait rue du Docteur Leray où s’observent aussi des immeubles de belle taille en brique. Au sortir de la première guerre mondiale, en 1919, la ville de Paris acheta à l’État ce qu’on a qualifié jusqu’ici de « fortifs’ » et de « zones », l’ensemble des terrains utilisés dans le cadre de la défense de Paris. Cette « zone » était un gigantesque bidonville de 34 km de long et 400 m de large et sur toute cette surface seront construits des milliers de logements et des équipements publics, écoles, espaces sportifs etc.

La brique, moyens de construction éprouvé, solide et bon marché va remplacer la pierre de taille et donner lieu à une architecture très nouvelle. Au sud du quartier dans lequel se déroule ce périple, l’architecture en brique est installée sous ses différentes formes qu’il s’agisse de styles de construction ou de couleurs de matériaux, briques rouges, jaunes, briques vernissées de toutes les couleurs. La promenade vaut d’être menée dans un univers dont on ne dit pas assez les audaces architecturales et décoratives. Les ensembles qui seront créés répondront à des exigences nouvelles en matière de luminosité et d’aération. Les styles iront de l’anglo-normand au pur Modern Style, en passant par l’arabesque et le roman.

De nombreux ouvrages publics de cette période, des écoles, des dispensaires, des églises ont été classés au registre des Monuments Historiques et font l’objet de publications.

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