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Lille 3000 le voyage continue, tel est le slogan de cette aventure démarrée en 2004 et que ne cesse de renaître au fil des grandes thématiques choisies où l’art contemporain occupe une place majeure. On se souvient de la collection Pinault, de la Saatchi gallery, des 25 ans de la galerie Perrotin..
Pour l’heure il s’agit des 40 ans du Centre Pompidou déployés sur 2 lieux : la gare Saint-Sauveur et le Tri Postal autour des pratiques et enjeux de la Performance. Une gageure en apparence contradictoire relevée avec brio par Bernard Blistène, directeur du Musée national d’art moderne et Marcella Lista, conservatrice du Musée, tous deux commissaires. L’occasion de redécouvrir une collection unique et magistralement mise en scène dans ces vastes espaces.

2nde Partie : Performance ! au Tri Postal

Le déploiement s’organise sur les 3 niveaux de ce bâtiment devenu emblématique de la création contemporaine sous ses formes les plus innovantes.
Par essence immatérielle la performance enregistrée ou photographiée avec l’accord de l’artiste, perd vite son statut de mythe. Ces traces lui donnent une réalité (re-enactment) contraire aux visées de résistance face au modèle capitaliste de l’art. Certains artistes résistent comme Xavier Leroy qui avec Scarlet Yu imagine une visite guidée où chaque visiteur transmet à un autre les mots qu’il a lui même appris faisant de l’expérience temps présent une performance collaborative qui ne laisse aucune trace.
La Ribot nous invite à nous saisir de chaises pliantes en bois marquées de citations autour des notions de mouvement et de participation physique. « Walk the chair » est une incitation à devenir performeur soi-même.
Le concept même d’exposition de la performance est repoussé dans ses limites dès le départ.
Quelle est la place du corps de l’artiste ? Quelle est la place du corps du spectateur ?
Quelle trace de la performance ? quelle reconstitution de la performance ? Quel rapport au temps entretient-elle ?
Autant de questionnements traversés par la quarantaine d’œuvres choisies.
Lili Reynaud Dewar avec « I’m intact and I don’t care »se met en scène nue le corps recouvert de noir dans différents espaces muséaux vides en hommage à Joséphine Baker artiste afro-américaine engagée et résistante pendant la guerre. Il s’agit aussi dans ces tableaux vivants d’interroger low et high culture, le genre, l’exclusion des minorités, la frontière entre espace domestique et espace public…
Peter Weltz et William Forsythe rendent un hommage chorégraphique au dernier tableau de Francis Bacon laissé inachevé sur son chevalet. Le danseur porte des gants et semelles enduits de poussière de graphite qui laissent alors des traces. Une fois la danse achevée, le dessin qui apparaît reproduit les formes de la toile de Francis Bacon.
Dan Graham avec Present Continuous Past(s) filme le spectateur à son issue, projetant ensuite son image sur un écran avec un décalage de 8 secondes. Le spectateur devient à la fois sujet et objet. De plus cette perturbation et réflexion sur le pouvoir de la caméra de surveillance annonce de nombreuses œuvres à venir.
Aernout Mik et Babette Mangolte sont mis en dialogue dans la salle suivante.
Photographe de Trisha Brown Dance Company, Babette Mangolte propose à la danseuse de la filmer exécutant « Water Motor », solo réputé très difficile qu’elle apprend elle même pour en saisir toutes les subtilités.
Attitude ambivalente des adultes chez Aernout Mik qui se livrent à des performances collectives au dénouement trouble et incertain. Ces corps ne font bientôt plus qu’un.
Vito Acconci avec « A Tape Situation Using Running, Counting, Exhaustion »s’émancipe de la peinture et sculpture pour créer des œuvres sonores dont le matériau premier est son corps.
1er étage :
Nous sommes accueillis par Pia Camil, avec « Espectacular telón », gigantesque rideau de scène constitué de toiles de coton multicolores, représentant la typographie des panneaux publicitaires. Sommes nous acteurs ou spectateurs de notre vie semble nous dire cette œuvre ?

Hans Peter Feldmann pour son théâtre d’ombres « Shadow play » commence à collecter des objets du quotidien liés à la ville de Paris puis les agence dans une narration où l’ombre portée rejoue le mythe de la caverne entre univers merveilleux et danses macabres.
Bruce Nauman « Art Make Up »ce titre peut prêter à plusieurs interprétations entre make up, le maquillage et to make up signifiant inventer. Sur 4 écrans l’artiste couvre son buste de différentes couleurs laissant apparaître une nouvelle identité. Il déclare « Le grimage n’est pas nécessairement anonyme, mais en quelque sorte très déformé, quelque chose derrière lequel on peut se cacher. Il ne révèle vraiment rien, mais ne divulgue rien non plus ».
Eleanor Antin se transforme en homme derrière la vidéo qu’elle est la première femme à utiliser en 1972. Elle revêt différents postiches et invente une histoire de « roi » en Californie dépassant ainsi les limites du genre, du sexe, de l’âge pour écrire son propre destin.
Joan Jonas avec « Left Side, Right Side » (1972) à l’aide d’un miroir posé sur le milieu de son visage illustre la phénoménologie de la perception décrite par Merleau-Ponty.
Jérôme Bel avec « Véronique Doisneau » filme le témoignage émouvant des derniers moments d’une danseuse à l’Opéra de Paris.
La Ribot avec la vidéo « Mariachi 17 », caméra au poing confronte la chorégraphie à la vidéo. Dansé et filmé par Marie-Caroline Hominal, Delphine Rosay et La Ribot dans le théâtre de La Comédie de Genève, le dispositif filmique mêle les références et les clins d’œil malicieux. Le travelling devenant un geste chorégraphique à part entière.
Brice Dellsperger avec « Body Double »35 se livre à une nouvelle opération de dédoublement. A partir du titre d’un film de Brian de Palma cette série de vidéos numérotées sont autant de remakes composés avec d’autres performeur comme Jean Luc Verna. Par d’habiles jeux d’incrustation et le doublage sonore l’artiste souligne le trouble et les obsessions des personnages, allant au delà du simple pastiche.
Au 2ème étage :
Christian Marclay l’un des pionniers des DJ avec Mixed Reviews (American Sign Language) donne une interprétation forcément silencieuse par un acteur sourd en langue américaine des signes (ASL) d’un texte constitué de fragments de critiques musicales collectés par l’artiste.
Guy de Cointet, « Tell me » jouée sous nos yeux par l’une des interprètes d’origine. L’action fait penser à une scène de théâtre avec un décor penchant vers le minimalisme ambiant de l’époque. Mary rentre chez elle et passe la soirée avec ses amis, sauf que la conversation empruntée à des magazines de mode est impossible à suivre ! Un jeu autour du langage et des objets.
Mythique !
Aurélien Froment avec « Théâtre de Poche » renvoie au magicien Arthur Llyod. Un prestidigitateur procède à une sorte d’inventaire des savoirs à la Aby Warburg.

Mike Kelley avec « Performance related Object », renvoie au groupe musical punk rock « The Poetics »qu’il avait créé en 1977 avec Tony Oursler resté confidentiel mais remis en jeu dans cette spectaculaire installation d’abord montrée à la Documenta X de Cassel.
Pierre Huyghe « Dubbing »(littéralement doublage) provoque une mise en abyme chez le spectateur face à 15 personnages en train de visionner un film qui nous reste invisible. Il s’avère que ce sont des comédiens en train de doubler un film d’horreur.
Franz West, « Auditorium (1992) », l’installation se compose de 72 divans recouverts de tapis persans, seuls 24 canapés sont présentés au Tripostal. Ces divans de métal à la limite de l’inconfort, proposent ainsi au visiteur d’éprouver l’œuvre par le contact avec son corps.
Grand moment de poésie avec Robert Filliou « Musique télépathique n°5″et ses 33 pupitres disposés en spirales concentriques servant de support à des cartes à jouer double face. Sur chaque tige métallique un carton reprenant des expressions courantes invitent les spectateurs à tester la télépathie. Inspirée de pratiques occultes cette œuvre dans l’influence de Fluxus joue des correspondances spirituelles.
Claes Oldenburg avec Ghost Drum Set » transforme sa batterie en silhouette molle et blanche absurde et fragile. La sculpture elle-même devenant performance.
Gilles Touyard « Le piano d’après Joseph Beuys (objet de contemplation) » est un hommage à Beuys à travers cette sculpture molle de la série « Enflures ».
Sarkis avec  » I Love My Lulu » renvoie à l’opéra Lulu d’Alban Berg incarné par une femme fatale interprétée dans la version de Pierre Boulez par Teresa Stratas. D’une durée de 3h20, enregistrée sur bande magnétique et donnée à Sarkis qui la fait revivre insistant sur le caractère éphémère d’une performance musicale.
Denis Oppenheim et la post-performance « Attempt to Raise Hell » où une marionnette à son effigie heurte chaque minute une cloche en bronze. Atmosphère pesant au bruit qui s’en dégage.
Saadane Afif avec « Lyrics : Belvédère (Lyrics) et Hours (Lyrics) » invite un compositeur à « traduire » en musique ses installations antérieures. L’espace d’exposition devient une fabrique polyphonique.
Ryoji Ikeda avec l’installation « Data. Tron » rejoue le bruit du monde à travers des projections d’images à très grande vitesse créant un effet de « neige vidéo »,de brouillard de pixel. Comme une méditation dynamique provocant une immersion douce dans l’œuvre. Ce pourrait être la fin de l’exposition même si un dernier volet nous attend.
Dernier volet : musique et performance
Stan Douglas, avec « Hors-champ » filme des musiciens de jazz avec deux caméras conjointement sauf que chaque côté de l’écran propose une version différente et que le spectateur découvre à l’arrière les rushs du montage.
Doug Aitken avec « New Skin » insiste aussi sur l’importance du dispositif scénique pour la perception de la performance. Quatre écrans en forme de croix diffusent un récit assez complexe où il est question d’une jeune femme qui perd la vue.
Angela Bulloch se place dans une relecture critique de l’art conceptuel et minimal des années 1960. Avec ses « Pixel Boxes », petites boîtes lumineuses traversées des solos de guitare de David Grubbs elle joue de notre perception.

Dense et complété par des performances live lors des Nuits du Tripostal le parcours propose de nombreuses clés de lecture autour de ces territoires élargis de la performance encouragés par l’apparition de la vidéo et des arts numériques.
Ce qui entraine pour les lieux habituels de l’art un véritable questionnement quand à l’influence de l’architecture et du contexte spatial sur la réception de telles œuvres. C’est l’un des mérites de cette ambitieuse perspective que l’on peut aborder par le biais théorique et évolutif de l’histoire des arts visuels ou de l’imaginaire pur.

INFOS PRATIQUES :
> Jeux, Rituels & Recreations
Jusqu’au 5 novembre 2017
Gare Saint-Sauveur
Boulevard Jean-Baptiste Lebas
59000 Lille
http://gare-saint-sauveur/2017/

> Performance !
Les collections du Centre Pompidou, 1967 – 2017
Jusqu’au 14 janvier 2018
Agenda : Nuits du Tri Postal, rencontres, Performances live..
Le Tripostal
Avenue Willy Brandt
F-59777 Euralille
Métro : Gare Lille Flandres
À 2 min à pied des Gares Lille Flandres et Lille Europe
Tarifs :
Tarif plein : 8€
(supplément de 2€ pour la visite guidée)
Tarif réduit : 4€
(supplément de 2€ pour la visite guidée)
http://www.lille3000.eu/portail/evenements/performance-centre-pompidou

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