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C’est à Visa pour l’image, à la rentrée dernière, que le nom de la lauréate de la 8ème édition du Prix Carmignac du Photojournalisme a été révelé. C’est la photographe Lizzie Sadin qui est récompensée avec son sujet sur la traite des femmes au Népal. Après trois mois d’enquête et de prise de vue, la photojournaliste qui défend les droits humains et en particulier ceux des femmes depuis plus de 25 ans, découvre un pays où les femmes sont les plus maltraitées au monde. Son travail est exposé à partir de demain à Paris. A cette occasion, nous avons rencontré Lizzie.

« Petit à petit j’ai vu la violence extrême qui touche ces femmes depuis toujours dans cette société très patriarcale, où 60 à 70% des femmes sont victimes de violence depuis leur plus jeune âge. Elles sont mariées de force, répudiées, violées, assassinées… Pour durer, elles doivent endurer… Nulle part au monde, les femmes ne sont autant maltraitées. C’est la face cachée du paradis des trekkeurs […] Ce que j’ai vu et entendu ne laisse pas indemne… « .

Mowwgli : Vous avez remporté la 8ème édition du Prix Carmignac du Photojournalisme avec votre reportage sur l’esclavage et la traite des femmes au Népal. Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce projet ?

Lizzie Sadin : Lorsque j’ai vu l’intitulé du sujet du Prix Carmignac, j’ai hésité à postuler car je pensais avoir trop peu de temps pour couvrir la problématique dans différents pays dans le temps imparti. Comme pour « Mineurs en peines », mon travail sur les mineurs en prison dans le monde, il est important d’aborder le sujet à travers plusieurs pays ou continents pour en explorer et montrer tous les aspects. Donc, outre la France, j’ai proposé d’explorer la traite et l’esclavage au Liban, en République islamique de Mauritanie et au Népal.

Le jury du Prix Carmignac m’a invitée à me centrer uniquement sur un pays : le Népal. Ils ont eu raison car il m’a fallu trois mois pleins pour explorer les réseaux, enquêter et faire le reportage. Pendant un mois, j’ai dû voir et revoir 4 à 5 fois chacune de la trentaine d’associations investies sur ce problème. Vus les embouteillages inimaginables à Katmandou et le temps nécessaire pour convaincre et rassurer sur ce que je voulais faire, chaque rendez-vous prenait la journée… Le premier mois, je n’ai pas fait la moindre photo, je transportais mon matériel sans jamais le sortir de mon sac. J’étais très inquiète. Je menais des interviews, j’interrogeais des responsables qui me parlaient de la traite, de la manière dont les femmes et jeunes filles sont leurrées, piégées. Mais comment le montrer ? J’ai aussi rencontré des policiers en charge du trafic d’êtres humains d’Interpol, un juge de la Haute Cour qui a beaucoup lutté pour faire avancer cette cause, les responsables des plus importantes ONG… Tous me décrivaient le fonctionnement des réseaux mafieux qui tendent des pièges à ces jeunes femmes.
J’ai vu petit à petit la violence extrême qui touche ces femmes depuis toujours dans cette société très patriarcale où 60 à 70% des femmes sont victimes de violence depuis leur plus jeune âge, elles subissent des traditions culturelles discriminantes qui les considèrent comme des êtres inférieurs, voire comme des biens.  Elles sont mariées de force, répudiées, violées, assassinées… Pour durer, elles doivent endurer… Nulle part au monde, les femmes ne sont autant maltraitées. C’est la face cachée du paradis des trekkeurs.

Ceci a été aggravé par le tremblement de terre en 2015. La plupart d’entre elles ont perdu leur mari, leur emploi, leur maison ou sont séparées d’un conjoint travaillant à l’étranger. Elles se retrouvent seules, sans ressources avec leurs enfants, et deviennent ainsi la proie rêvée pour les trafiquants. Les chiffres sont alarmants et la situation particulièrement désespérante !

Il faut tout d’abord expliquer que la traite dont elles sont victimes revêt deux voies principales : interne et externe, elles-mêmes divisées par deux trajectoires différentes.
Le trafic interne d’abord, depuis les zones rurales vers la vallée de Katmandou : les jeunes filles, conduites à Katmandou, pensent y trouver un emploi ou plus d’opportunités et se retrouvent pour beaucoup victimes de toutes formes d’exploitation, en particulier d’exploitation sexuelle, et ce de plus en plus jeunes, un tiers des filles sont mineures. Elles travaillent dans le secteur du « loisir », ceci dans 4 types de lieux : les Cabin restaurants, les dance bars, les Dohoris (bars chantants) et les salons de massage… J’ai fréquenté tous ces lieux pendant 3 mois…
Le trafic externe portait traditionnellement, jusqu’il y a peu, sur l’Inde où les filles étaient enfermées dans ce qu’on appelle les « Red light district », à savoir les bordels où elles sont traitées comme des esclaves d’un autre âge. Depuis une dizaine d’années, elles ne sont plus simplement envoyées en Inde, mais aussi au Moyen-Orient, en Corée du Sud, en Chine et en Malaisie. J’ai donc été à la frontière avec l’Inde pour voir le passage des filles avec des trafiquants, le travail des ONG et de la Police. Je passais des nuits à l’aéroport pour voir celles qui partaient dans les pays du Golfe, au Moyen Orient ou qui en revenaient, cassées, éprouvées, usées. J’ai été également dans plusieurs régions à la rencontre de ces femmes revenue du Koweït, Dubaï, Qatar, Malaisie ou ailleurs pour les interviewer. Ce que j’ai vu et entendu ne laisse pas indemne…

« C’est ce qui me motivait tout le temps, témoigner, rapporter des images. Ce n’était pas sans risque, mais je n’ai pas été déçue du résultat« . L. S.

Mowwgli : Comment avez-vous réussi à vous infiltrer dans ces réseaux de vente et de prostitution forcée de ces femmes ?

L. S. : J’ai écumé des dizaines et dizaines de ces lieux à Katmandou, de jour comme de nuit. Je parlais avec les filles, avec les tenanciers, patrons et patronnes, même avec les clients qui venaient se servir en chair fraîche… Je n’ai pas toujours été acceptée, mais j’insistais, je revenais, et petit à petit, j’ai réussi à me faire transparente, parfois tolérée, mais pas toujours, ni partout… alors j’allais ailleurs. Parfois les discussions étaient au vu et au su de tous, dans d’autres cas, je prenais des photos en « caméra cachée », discrètement… Etre une femme dans ces lieux dédiés aux hommes n’est déjà pas anodin et surprend les clients. Prendre des photos encore moins… J’étais très heureuse à chaque fois que j’arrivais à attraper une photo, je me disais, « toi ma petite, je vais porter ta situation à l’extérieur de ton univers et porter nos regards ici, à l’intérieur, sur ce que tu vis ». C’est ce qui me motivait tout le temps, témoigner, rapporter des images. Ce n’était pas sans risque, mais je n’ai pas été déçue du résultat.

Il m’a fallu oser, faire face aux maris, proxénètes, trafiquants, gardes devant les dance bars, bouncers, propriétaires des lieux , me battre pour obtenir les autorisations afin de suivre le travail des policiers à la frontière avec l’Inde ou à l’aéroport pour celles émigrant vers Dubaï, Qatar, Koweït ou ailleurs.

Ce sujet, c’est l’omerta au Népal, il est inconnu des népalais de la rue… Ils ne considèrent pas que ce soit du trafic ou de la traite. Ils pensent que c’est une prostitution traditionnelle et personne ne sait ce qu’il se cache derrière… Pas les gens, ni les familles des filles, ni les filles elles-mêmes. Alors je me sentais le devoir de le faire pour porter à notre connaissance car sans image, pas de fait… J’espère que ce travail va contribuer à sensibiliser sur ce quelles vivent.

Mowwgli : Quel espoir pour ces femmes ?

L. S. : La traite s’alimente de la vulnérabilité de ces jeunes filles et de ces femmes, du manque d’accès à l’information des familles restées au village, d’une discrimination envers les femmes très forte dans cette société patriarcale népalaise, de l’extrême pauvreté (1 personne sur 4 vit sous le seuil de pauvreté) et des lourds déficits dans l’éducation en général et en  particulier celle des filles.
Pour elles, l’espoir c’est un emploi lucratif. De quoi envoyer chaque mois de l’argent à leur famille restée au village. Et il suffit qu’un trafiquant leur promette un bon travail à l’étranger pour qu’elles s’envolent sans papier, sans garantie. Elles sont naïves et croient ce qu’on leur dit, car elles ont besoin d’y croire ! Et beaucoup disparaissent sans que personne ne les cherche, quasiment sans laisser de trace.

Alors l’espoir pour ces femmes ? Il faudrait miser sur leur potentiel, leur donner un accès digne à une éducation, agir sur ce qu’on appelle « l’empowerment » des femmes, c’est à dire développer leur autonomisation et lutter contre cette pauvreté qui les pousse à croire n’importe qui leur fait miroiter des choses dont elles rêvent, avoir à manger, un toit et nourrir leur famille.

La pauvreté est vraiment une des raisons majeures du problème. Il faut dire que le Népal se classe au 138ème rang de pauvreté sur 169 pays. Le Produit National Brut par personne du Népal est le plus faible des pays d’Asie du Sud.

Je suis assez pessimiste car la grande pauvreté ajoutée à la discrimination de genre très ancrées ne font pas bon ménage pour les femmes… Une personne en situation de grande pauvreté ne possède qu’une seule richesse, elle-même, et lors de la transaction, fondée sur la force, le mensonge ou les fausses promesses, la victime croit vendre sa seule force de travail alors que son « employeur » achète sa personne elle-même… C’est la raison pour laquelle il est essentiel d’en parler, la sensibilisation est aussi une des clefs !

Mowwgli : Votre travail a été récompensé à de nombreuses reprises, aujourd’hui qu’est-ce que cela signifie pour vous de emporter le Prix Carmignac du photojournalisme ?

L. S. : Je suis très heureuse d’être la lauréate du Prix Carmignac. C’est un prix qui donne aux photoreporters des vrais moyens de travailler. Du temps aussi, même si les sujets sont longs ou difficiles à couvrir. Pendant un an, ce travail sera exposé dans de nombreuses galeries ou institutions à l’international c’est une énorme visibilité. C’est aussi la possibilité de faire connaître la situation de ces femmes. Je suis heureuse d’avoir pu témoigner sur ce grave problème dont on ignorait tout. Pour tous, le Népal c’est l’image de temples hindous et de treks sur les sommets himalayens, il existe une face cachée qu’il faut rendre plus visible.
Remporter ce prix c’est également l’édition d’une monographie du travail réalisé. Sans oublier l’importante reconnaissance, car c’est un jury prestigieux avec des exigences de haute tenue  et je sais qu’il ouvrira d’autres opportunités. Je commence à peine à réaliser… L’exposition à Paris commence demain, il faudra me redemander cela dans un an…

Mowwgli : Quels sont vos projets futurs ? D’autres reportages à venir, d’autres à développer ?…

L. S. : On m’a récemment proposé de participer à un très beau projet sur les femmes. Cela m’excite terriblement car il s’agit d’aller à la rencontre d’autres femmes, d’autres histoires, d’autres univers. On en reparlera… Je voudrais aussi faire de la vidéo parallèlement à la photo pour recueillir les témoignages. Bien souvent à travers plusieurs de mes travaux photos, je me disais que c’était dommage de ne pas rapporter les mots. Affaire à suivre aussi… J’ai commencé au Népal d’ailleurs à interviewer des policiers, juges, femmes, responsables d’ONG et leurs témoignages sont autant de preuves qui viennent compléter la photo et parler dans un autre langage propre qui m’attire aussi.
Sinon, au niveau photographique, j’ai envie d’explorer aussi d’autres façons de traiter différents thèmes et aborder également des thèmes autres que les violences faites aux femmes. J’ai aussi envie d’explorer des pistes positives, porteuses d’espoir.

Mowwgli : Votre travail se concentre sur les droits humains et particulièrement sur les droits des femmes partout dans le monde : La violence conjugale, l’élimination des petites filles en Inde, le tourisme sexuel sur les mineures à Madagascar, les mariages des petites filles en Ethiopie, les prisons pour mineurs, les violences envers les Roms en Hongrie avec Buda…Peste Brune ou l’islam radical en Angleterre et aujourd’hui la traite et l’esclavage des femmes. En 25 ans de carrière, quel est le reportage qui vous a le plus marqué et pourquoi ?

L. S. : C’est très difficile, voire impossible de répondre à cette question. « Est ce ainsi que les femmes vivent ? » mon reportage sur la violence conjugale m’avait beaucoup marquée d’une part car c’était mon premier vrai sujet – si je mets de côté mon sujet préalable sur les mères adolescentes. J’y avais passé beaucoup de temps (plus de 3 ans) puis continué avec des hommes auteurs de violence avec « Mâles en poing ». J’avais vu tant de souffrances… Mon sujet sur l’élimination des bébés filles en Inde m’avait énormément éprouvée car j’enquêtais sur le meurtre prémédité de bébés… J’en pleurais le soir dans ma chambre d’hôtel, car je travaillais sur de l’impensable. « Mineurs en peines » était aussi un travail prenant émotionnellement surtout à Madagascar où les conditions de détention étaient pires qu’ailleurs vu le niveau de pauvreté et aux USA pour les conditions psychologiques extrêmes à la « Full Metal Jacket ». Mon reportage « Le Piège » sur la traite des femmes au Népal m’a beaucoup touchée car je reste marquée par ces histoires de vie brisées que m’ont racontées toutes ces filles victimes de servitude de toutes sortes.

« Les bourses et festivals dédiés aux femmes photographes cesseront quand la place des femmes dans les médias sera à l’égal des hommes. Nous n’en sommes pas encore là. Beaucoup a été fait depuis 2001, il reste encore des places à prendre pour les femmes, il reste à faire, à dire, à montrer, à voir »… L. S.

Mowwgli : En 2001, vous avez créé – avec Isabelle Fougère et Brigitte Huard – le Prix AFJ de la Femme Photojournaliste. Quelle était la visibilité de la femme photoreporter à cette époque. Comment cela a t-il évolué ? Est-ce toujours utile d’avoir des prix ou des festivals* consacrés exclusivement aux femmes ? N’y a t-il pas un effet pervers de ghettoïsation ?

L. S. : En 2001, quand nous avons crée ce prix, il y n’y avait que 11% de femmes photojournalistes…
Il nous avait semblé important et urgent d’aider des femmes à être partie prenante de la vie journalistique en nous rapportant leur regard, leur façon de voir, même si je pense qu’il n’y a pas forcément un regard masculin et un regard féminin. Mais je me situe aussi d’un point de vue démocratique, car que voudrait dire une société où les femmes sont exclues des moyens d’expression, où elles ne participent pas à la vie de la société dans laquelle elles vivent, et si elles ne donnent pas à voir leur point de vue de photographe simplement parce qu’elles sont femmes.
Bien souvent, elles s’excluaient d’elles-mêmes par peur d’affronter les difficultés rencontrées sur le chemin. Je pense que cela bouge dans le bon sens. Rendre banal la présence de femmes photographes est important. Créer une bourse pour les femmes, c’est leur dire implicitement nous attendons votre avis, votre regard, votre voix, votre point de vue. Ces bourses et festivals cesseront quand la place des femmes dans les médias, tant en tant qu’actrices sur le terrain que en tant que rapporteuses d’information, sera à l’égal des hommes. Nous n’en sommes pas encore là. Beaucoup a été fait depuis 2001, il reste encore des places à prendre pour les femmes, il reste à faire, à dire, à montrer, à voir…

INFORMATIONS PRATIQUES
Exposition
8ème édition du Prix Carmignac du Photojournalisme
Le Piège, traite des Femmes au Népal
Lizzie Sadin
Du 19 octobre au 12 novembre 2017
Hôtel de l’Industrie
4, place Saint-Germain-des-Prés
75006 Paris
Livre
Le Piège, traite des Femmes au Népal
Lizzie Sadin
Sortie le 1er novembre 2017
Skira Editions
28 x 30 cm
ISBN : 9782370740618
http://fondation-carmignac.com
http://lizzie-sadin.com

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