Temps de lecture : 4 minutes et 59 secondes

Intuitive et rigoureuse, passionnée et combative, fantaisiste et raisonnable, Suzanne rassemble un certain nombre de paradoxes et ne laisse pas indifférent. Faire partie de ses affinités électives est un privilège et cheminer à ses côtés, une expérience rare et précieuse.

Trouvant dans la résilience une philosophie de vie, elle s’est construite seule et peu à peu a gravi les échelons de l’art, de Barbizon jusqu’à ce 2ème espace dans le Marais rue Pastourelle, tout en maintenant son esprit dandy bohème et rebelle à Belleville au Loft 19, dans un format complémentaire.

Elle prend le temps de répondre à nos questions autour de son prochain solo show pour Paris Photo, dédié à l’artiste ukrainien Boris Mikhaïlov (né en 1938 à Kharkov) l’un des plus déterminants de son époque, collectionné par François Pinault entre autre reconnaissance et représentant son pays à l’actuelle Biennale de Venise. Une aventure humaine sans précédent, l’artiste ayant longuement hésité dans le choix des œuvres qu’il montrerait à la foire. Une phase de doute qui « manque à beaucoup d’artistes à notre époque qui ne se posent pas assez de questions persuadés qu’ils sont arrivés », comme elle le souligne. Détermination, énergie farouche et curiosité insatiable sont ses maîtres mots.

Mowwgli : Comment avez vous pensé ce solo show autour de Boris Mikhaïlov pour Paris Photo, manifestation avec qui vous entretenez des liens de longue date ?

Suzanne Tarasiève : Rappelons en préambule que pour moi, Paris Photo est la foire de photographie la plus grande au monde, un carrefour exceptionnel et inégalé de mediums et d’artistes toutes catégories et périodes confondues.

J’insiste à chaque fois sur le contexte scénographique sur mes stands car il est important d’aider la personne à entrer dans l’histoire. Je distribue aussi systématiquement un support de visite avec la liste globale des œuvres. Exposer Boris relève d’un vrai défi économique et engagement personnels sur des sujets très durs. La patience est une vertu que je dois pratiquer à ses côtés, l’artiste changeant souvent d’avis à la dernière minute. Boris va proposer un wall paper à partir d’une grande photo de l’époque nostalgique de l’ex-URSS, une usine avec ses fumées noires qui instaure le climat psychologique de ces années là. Devant ce qui ressemble à un décor, une installation se déploie avec la fameuse série Salt Lake de 1986, prise dans la région de ces mêmes usines. Il faut se rendre compte que ces usines ont construit des lacs pour pouvoir y déverser des déchets toxiques.  Les gens s’y baignaient allègrement. Le quotidien Libération a d’ailleurs consacré une année entière à ce phénomène accablant avec « Une semaine au lac de Slavjansk par Boris Mikhaïlov », en publiant chaque semaine deux photos de la série. C’est encore l’époque de Brejnev avec un régime totalitaire et Boris pour tromper son monde et échapper à la prison, prend des photos sous le registre de simples vacances insouciantes avec ces corps se plongeant dans ces eaux troubles aux vertus soit disant thérapeutiques ou profitant du soleil dans un esprit de liberté qui renvoie à l’été 36 en France. Peu avant la catastrophe de Tchernobyl cette démarche atteint une dimension prémonitoire d’autres désastres écologiques à venir. Elle puise ses sources dans l’histoire de l’art également puisque ces usines ont été construites après Picabia et Rotchenko. Tout est lié chez lui.

Un peu avant en 1932 avec la série Snobisme en Crimée posant déguisé avec ses amis alors que la situation est terrible pour une large frange de la population pauvre que l’on cache au profit des élites, riches qui profitent des ressources industrielles de l’est . Des tensions qui ont refait surface en 2014 autour de la délicate question de la fédéralisation de l’Ukraine. Comme souvent l’artiste a recours à l’humour et de l’autodérision, plutôt que de dénoncer frontalement la réalité.

Pour revenir à Sots Art  il brouille les pistes avec des rehauts de couleur, un titre proche de la dérision (Sots pour stupide), le tout dans une grande pudeur face à la misère. Une fausse légèreté qui me parle tout particulièrement apparaissant souvent comme une personne pleine de folie et de fantaisie alors que je masque une vraie profondeur.

C’est la face cachée de l’iceberg que je ne montre qu’aux gens qui le méritent ! Cette année d’ailleurs les visiteurs vont avoir un choc après le stand doré érotique de l’année dernière avec Juergen Teller et le gris plombant des cheminées de l’Ukraine de Mikhaïlov ! Chaque page est différente et c’est ce qui m’intéresse.

Revenons à l’incroyable rencontre de Boris et la photographie. Viré de l’usine pour atteinte aux bonnes mœurs avec les nus de Véra, petit à petit il colorie des photos artisanalement et se prend au jeu. Un parcours hors norme retracé dans le film et le livre J’ai déjà été ici un jour.

Le dernier projet proposé à partir du tournage épique du film « Dau » second film du réalisateur russe Ilya Khrzhanovsky, biopic autour du physicien soviétique Lev Landau, prix Nobel en 1962. Un tournage héroïque pour les acteurs qui doivent se former auparavant à la réalité du quotidien des usines, et vivre constamment sous la menace d’être renvoyés ! Le Moscou des années 50 est fidèlement reconstitué avec interdiction d’employer des mots qui ne sont pas de l’époque. Coproduction entre plusieurs pays européens, Dau a été retenu pour l’Atelier du Festival de Cannes en 2006. Le film n’est pas encore sorti…

Les 20 photos des personnages du film s’appellent Soviet collective portrait de 2011 répondant parfaitement aux enjeux des séries précédentes sous l’époque Brejnev. Par son talent, le collectif se met alors au service de l’individu et non le contraire comme c’est le cas sous l’ère communiste.

Dans une note explicative l’artiste résume ses questionnements à propos de ses allers et retours avec la mémoire. Un photographe doit-il et peut-il toucher au passé ? et quelle part la fiction y apporte. Dans ses scènes où des personnages s’aident pour prendre la pause selon la tradition populaire du « portrait collectif »sous de grands carrés blancs qui évoquent Malevitch, quelle vérité se dégage de ce passé reconstitué, ce remake de l’histoire ? A cette épreuve de véracité la fiction et la réalité jouent une étrange partition, comme les deux sœurs jumelles d’un même récit. Par son talent, le collectif se met alors au service de l’individu et non le contraire.

Mowwgli : Quelle place Paris garde t-elle selon vous en terme de marché de l’art (photo et contemporain) ?

S. T. : Paris reste la plaque tournante de l’art contemporain et de l’histoire avec ce phénomène de concentration extraordinaire d’événements majeurs tels que la rétrospective Gauguin, le MoMa à la fondation Vuitton, David Hockney au Centre Pompidou, la Fiac.

J’ai l’impression que le marché reprend et les américains reviennent après les évènements traumatiques que l’on a connus.

L’extrême connaissance et professionnalisation des collectionneurs est un phénomène à souligner, de même que la croissance du nombre d’advisors.

Mowwgli : Vous participez également à Art Düsseldorf ce mois ci, pourquoi et en quoi cette scène très importante dans les années 50 l’est-elle toujours aujourd’hui vous qui avez toujours entretenu des liens forts avec l’Allemagne ?

Suzanne Tarasiève : En effet et Baselitz en est le premier artiste que j’ai rencontré.

Je ne participe pas à Art Cologne cette année même si je l’apprécie pour sa grande qualité mais incompatible avec les dates de Art Bruxelles. Je présente à Düsseldorf Juergen Teller en solo show. Avec Juergen nous avons tous les deux fait une rupture avec notre milieu familial, de même pour Boris avec qui j’entretiens de nombreuses coïncidences : mon père portait le même prénom et mon grand père bolchévique était contremaitre des usines de la même ville que celles exposées.

L’aura de toute cette école de Düsseldorf se perpétue encore.

Nos prochaines foires :

Après Düsseldorf, nous faisons Drawing Now, que j’aime particulièrement, puis Art Brussels. Nous reprendrons pour une 3ème année notre espace d’exposition place du Chatelain, au numéro 37.

Et surtout je vais faire célébrer mes 40 ans de galerie, en 2018 en organisant une grande fête, comme je les aime.

Revoir le documentaire « Suzanne Tarasiève vocation galeriste », diffusé en 2016 à l’occasion de la foire Galeristes.

INFOS PRATIQUES :
Paris Photo
Solo show de Boris Mikhaïlov
Stand B14
Du 9 au 12 novembre 2017
Grand Palais
Avenue Winston Churchill
75008 Paris
http://www.parisphoto.com/fr/Exposants

En parallèle,
A la galerie du Marais : Sigmar Polke
Au Loft : Baselitz aux Gobelins

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