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Depardon, Maitre du Temps

Temps de lecture : 3 minutes et 32 secondes

En mai dernier, pour une exposition au French Institute (Fiaf) de New-York, François Hébel propose à Raymond Depardon de réaliser une « nouvelle » Correspondance new-yorkaise. 36 ans après, Depardon va accepter le même défi : envoyer une photographie par jour qui sera publiée quotidiennement par le journal Libération. Des prises de vue toujours en argentique, mais cette fois en négatif couleur à la chambre 20×25…
Les Correspondances new-yorkaises m’ont fortement marqué. Et je ne suis pas la seule! Je suis donc particulièrement heureuse que Jean-François Camp m’ait demandé de participer à cette exposition qui regroupe, pour la première fois en France, les dix photographies de ce « remake ». Toutes sont tirées en grand format, comme pour La France de Raymond Depardon présentée à la Bnf et également produite par Central Dupon, nous projetant ainsi au coeur de « Big Apple »– Sylvie Hugues

Depardon Maitre du Temps.

Dans “ L’art Philosophique” Baudelaire écrit en introduction: “Qu’est ce que l’art pur suivant la conception moderne? C’est créer une magie suggestive contenant à la fois l’objet et le sujet, le monde extérieur à l’artiste et l’artiste lui même.”

Et la magie opère immédiatement dans la séduction qu’elle produit dans les yeux du “regardant”, comme un charme certain et clair, si cher aux romantiques. La limpidité de la lumière et la sensualité de la couleur légèrement saturée produisent ce charme, comme le spectacle qui se déploie majestueusement devant soi. Le regardant est happé physiquement et ravi par ces miroirs tendus au dessus du réel. Il ne faut surtout pas chercher à résister à l’attraction de cette réalité reformulée à travers la sensibilité de Depardon, bien au contraire, il est nécessaire de s’y abandonner, de laisser ce mirage prendre possession de soi et , tel Alice de s’enfoncer dans le pays déployé. d’y succomber, de se déplacer dans les grands tirages – format idéal qui assoit cette proximité et introduit une intimité rêvée – de s’y perdre et de s’y trouver. 
Il est bien question d’un voyage à l’intérieur de l’image. Celle ci fonde sa stabilité par un cadrage irréprochable, tout s’organise harmonieusement à l’intérieur de l’image, tout se passe dans ce hors temps fixe portant les mobilités du regard. Toute perturbation éliminée, l’image repose en cette pureté cristalline. L’aperçu et le perçu sont conjugués, irrémédiablement entremêlés, tressés, par une maïeutique de l’improbable et pourtant par cette présence au monde certaine, qualité du paradoxe énonçant architecturallement la Présence à travers la lumière, le plan, les actions et les acteurs de ce plan, où tout est rendu à sa simplicité vivante et à son être là. 
Le plan cinématographique est également inscrit dans le plan photographique comme une structure rémanente, subsumée, sous jacente, laissant, sur le  plan du désir, tout le champ à la photographie.
Il est des miroirs précieux qui ne mentent pas, d’où la sensibilité distanciée qui reçoit la sensualité immédiate, presqu’objective du monde, alerte et totalement pacifiée aux situations qui se racontent. Car, Raymond Depardon est un griot assez sage pour ne pas éblouir ni chercher à séduire, tout arrêté à cette lenteur de l’écriture qui prend le temps à témoin et qui le coule, fondeur des spatialité et des voyages, dans le présent de sa démarche. Le dire en silence et dans l’ émerveillement de la vie révélée, c’est dire que le temps est ce compagnon investi de toujours par le photographe, la semeuse d’argent des pièces de cinq francs ou l’éphygie ouvrant la route sur le capot des Bentley et autre Rolls. Pour un photographe de la simplicité avouée, un marcheur idéal, il s’agit sans doute d’ un aimable pied de nez que le sort adresse si secrètement aux faiseurs de rêves, aux compagnons du vent.
Dix grands formats photographiques témoignent de cette sensibilité prestigieuse et simple, chez Central Dupon. Tout est juste et parfait, l’image a la clarté impérieuse, attire silencieusement le corps et l’esprit. L’envie d’y entrer plus que d’y succomber dit que tout est harmonie, lumières (c’est le printemps) ,matières des gratte-ciel, verres, briques, couleurs du ciel, des arbres, des publicités, signalétiques, voitures, camions… Incroyable de détails et de limpidités et pourtant tout est calme, limpide, un état d’être proche du Zen donne la réalité des lieux photographiés dans Manhattan principalement comme dans un prisme à la douceur et à la netteté parfaite .
Spectaculaires et spéculaires, le médium photographique, par la chambre 20×25 et les films négatifs Kodack Portra 200 et 400 asa, magnifiquement développés sur place, donnent cette netteté et cette lumière. C’est dû selon Raymond Depardon au PH neutre de l’eau new yorkaise , bien meilleure que l’eau parisienne, les films donnant leur meilleurs résultats dans cette condition de PH neutre. d’où cette impression que sa photographie a inscrit tout le champ du réel et même plus dans l’image, parce qu’un saut perceptif supérieur est donné par le lecture et la réception de l’image, dans la présence des éléments qui la constituent et notamment par sa « vibrance », c’est à dire la qualité vibratoire dans la couleur et la perception des matières… 
 Raymond Depardon est en quelques points un Maître ZEN, la situation de cette photographie quelques 35 ans après la première série réalisée pour Libération sur Manhattan et New York, ré édite cette vision apaisée et picturale de ce qui traverse la vie, personnes marchant dans la rue, camions , passants, l’être là de la vie en ces lieux mythiques, assez paisibles, loin des clichés des foules envahissantes de Madisson Av ou de Broadway. 
Une superbe leçon de photographie.
Merci à Central Dupon et à Jean françois Camp et bien sûr à Raymond Depardon.
INFORMATIONS PRATIQUES
Correspondance New-Yorkaise 2017
Raymond Depardon
Du 8 novembre 2017 au 12 janvier 2018
Central DUPON ImagesParis Montmartre
74 rue Joseph de Maistre
75018 Paris
http://www.centraldupon.com