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Le Smartphone a 10 ans. Et nous sommes désormais des milliards à l’utiliser. A l’origine d’un engouement renouvelé pour la prise photographique, l’appareil tactile et connecté fonctionne comme une extension du corps. Réalisées dans le prolongement du bras, les images semblent désormais plus liées au geste qu’au regard et leurs usages se diversifient.

Sur le sol du Centquatre, des centaines de photographies tirées sur papier s’accumulent. Une imprimante les crache à jet continu. #selfie (1) de Tom Stayte (2) s’intéresse au partage des images à l’ère d’Internet et interroge le concept d’auteur à l’heure de la photographie numérique, des Smartphones et de la pratique du selfie. Grâce à des logiciels développés pour l’occasion, la machine accède aux flux RSS diffusés par Instagram, y sélectionne les images taguées #selfie, quelques secondes après leur publication, et les imprime alors que les visiteurs sont invités à les fouler au pied, à en prendre une, à la déchirer… ou à insérer une photo d’eux dans le flot. Au-delà d’une expérience, Tom Stayte attire l’attention sur le détournement possible de toutes ces images de soi envoyées sur le réseau dont personne ne maîtrise l’ensemble des capacités. Il met en évidence la potentielle participation de chacun à sa propre surveillance. Les tirages papier envahissent l’espace physique de manière irrépressible, singeant a minima ce qu’il advient dans l’espace numérique. Chaque minute, plus d’un million sept cent mille personnes « likent » une photo sur Instagram, 10 000 nouvelles images sont postées sur Pinterest, 300 heures de nouvelles vidéos sont téléchargées sur YouTube, plus de 345 000 tweets sont envoyés (3)… Le XXIe siècle débute sans conteste sous le signe de l’image partagée.

Retour sur image(s)

L’apparition de la photographie avait en son temps révolutionné la définition de l’image. De production de l’activité psychique en lien avec l’imagination, la mémoire, le rêve, la pensée, elle devenait la reproduction du réel. La technique photographique induisait un sentiment de vérité. Les représentations artistiques du monde laissées à l’interprétation et au sentiment de chacun étaient désormais complétées par des objets plats et lisses dans lesquels tous tentaient de retrouver le moment vécu, le paysage traversé, le sourire de l’être aimé… « Ce que la Photographie reproduit à l’infini n’a eu lieu qu’une fois : elle répète mécaniquement ce qui ne pourra jamais plus se répéter existentiellement. En elle, l’événement ne se dépasse jamais vers autre chose : elle ramène toujours le corpus dont j’ai besoin au corps que je vois ; elle est le Particulier absolu, la Contingence souveraine, mate et comme bête, le Tel (telle photo, et non la Photo), bref, la Tuché, l’Occasion, la Rencontre, le Réel, dans son expression infatigable » (4), explique Roland Barthes à la fin des années 1970. La photographie nous dédouble sans pour autant que l’on se reconnaisse ; au-delà du « Principe d’aventure » qui attire en elle, elle met en évidence, mais sans préméditation, le détail soit le « punctum » ; elle n’est pas une vue de l’esprit, mais le « réel à l’état passé » ; en elle, « le pouvoir d’authentification prime le pouvoir de représentation» (5).

Quelques années plus tard, Rosalind Krauss poursuit la réflexion (6). Le subjectivisme de Barthes ainsi que toute photographie construite, donc manipulée (voir les travaux surréalistes, par exemple), s’opposent à la « Photographie Objective» et à sa « valeur de vérité ». L’historienne de l’art américaine, à travers de nombreuses descriptions de photographies, aborde leur fonction sociale, les notions de traces, de genres, l’effondrement de l’originalité, la différence entre copie et simulacre, l’effet de réel… Pour conclure sur le « labyrinthe critique » qu’est l’espace de la photographie. A la même époque, Gilles Deleuze (1925-1995) publie deux volumes (1983 et 1985) relatifs au cinéma. Le premier, L’image-mouvement, explore l’image sous l’angle de la perception et de l’action ; le second, L’image-temps, la voit se libérer « des liens sensori-moteurs » pour s’ouvrir à la définition d’« image pensante ». Deleuze s’interroge sur sa nature. L’image peut-elle être entendue comme un signe ? Le cinéma comme un langage (7) ?

Le numérique appliqué tant à la photo qu’au film provoque un nouveau saut de pensée. L’image n’est plus « enkystée » dans du papier ou une pellicule. Le numérique transforme de la même manière photos, film, mais également son et texte qui, désormais, n’ont plus besoin d’un support pour être appréciés, peuvent suivre les mêmes circuits de diffusion et envahissent le même espace : l’écran. Dans un même élan, la disparition des supports fragilise l’économie de la musique, de l’édition, du cinéma ainsi que de la photographie. De nouveaux outils apparaissent qui démocratisent les pratiques. Les appareils qui photographient, filment, produisent du son, permettent d’écrire, se transforment. Un ordinateur devient un studio son, un appareil photo, une caméra… L’objectif laisse la place à un écran. L’œil n’est plus le seul maître du cadrage, la main devient un œil. La perspective cesse alors de régner sur la composition de l’image. Internet accélère la propagation de tous les contenus. Les réseaux sociaux – création de Facebook en 2004 – initient de nouveaux usages (notamment en faisant tomber la séparation entre vie publique et vie privée).

Capturées sans préméditation, les images se transforment

Avec le Smartphone (2007), le téléphone mobile acquière de multiples fonctionnalités qui font de lui un producteur de contenus et l’outil de partage par excellence. De nouvelles pratiques naissent et l’image se transforme. Dans le prolongement du corps, l’appareil suit son impulsion. Les photographies se moquent alors des principes hérités de la tradition picturale ainsi que des qualités techniques (netteté, contrastes, notamment) pour privilégier un mode plus spontané qui promeut l’effet « bougé ». Le flou n’est plus « artistique », mais le fruit de la vitesse et du mouvement. Témoin de l’action, donc de la présence. « A travers les images que nous capturons, nous visons à nous donner les moyens de retrouver les sensations, les émotions et les états du corps qui étaient les nôtres au moment de la prise de vue et que nous avons dû abandonner trop rapidement pour d’autres. Photographier consiste bien à “enfermer”. Mais, comme dans le cas de l’appareil psychique, c’est “enfermer” avec le désir de “développer” plus tard les choses pour les vivre à nouveau, et surtout les assimiler à son rythme » (8), précise Serge Tisseron, psychiatre, membre de l’Académie des technologies et chercheur associé à l’Université Paris VII.

Au fil de déambulations urbaines à l’itinéraire non prémédité, Pierre-Olivier Arnaud (9) capture avec son Smartphone une infime partie de l’environnement qu’il traverse. A la manière de Jacques Villeglé, qui longtemps a proposé au regard des morceaux choisis, et prélevés dans la ville, d’affiches superposées, déchirées, altérées et recomposées par le temps et les intempéries sans autre intervention de sa part que le cadrage, l’artiste sélectionne, par exemple, le détail d’une vitrine ou d’une enseigne de magasin. Avant d’être transformée en sérigraphie au format unique de 176 x 120 cm, l’image est agrandie, désaturée, recadrée et pixelisée à l’extrême puis collée à même le mur pour mieux évoquer l’espace public d’où elle est issue. Le mode opératoire de la série play still crée une distance entre l’objet photographié et son image parcellaire. Il rend impossible l’identification de ce dernier. Le détail extrait de la rue devient motif et parfois se répète. En pratiquant ainsi, Pierre-Olivier Arnaud dégrade et fige l’image numérique. Il se défait des règles imposées par l’appareil technologique qui souhaite proposer une qualité optimale d’image et du même coup imposer des standards. L’artiste s’empare du fichier numérique et lui fait subir ce que d’aucuns ont fait pendant longtemps en grattant, perçant, chauffant la pellicule. Il se l’approprie pour créer une autre image. « L’image aujourd’hui n’est plus unique et isolée. Elle ne fait plus “tableau” à la façon d’une icône ou de notre traditionnelle Joconde. L’image, d’emblée, se donne comme plurielle ; elle se décline et se déplie en de multiples sous-couches. Une image toujours vient en cacher et dissimuler une autre qui, à son tour, renvoie à une multitude d’autres vignettes ou paysages. Ces images se lisent désormais dans le mouvement » (10), explique Florence de Mèredieu.

Qui dit Smartphone, dit selfie

Jeudi 28 avril 2016 à Lisbonne, un jeune homme désireux d’immortaliser sa rencontre avec Dom Sebastião – roi du Portugal entre 1557 et 1578 – n’hésite pas à grimper sur le socle de la statue à l’effigie du souverain pour faire un selfie. Seulement voilà, celle-ci n’est pas scellée. Elle tombe et se brise en mille morceaux ! Cette anecdote vient compléter l’observation quotidienne que chacun peut faire du phénomène. Le selfie court la planète, remplit la mémoire des Smartphones et témoigne d’instants, souvent privés, toujours singuliers. L’auteur vient s’inscrire au centre de l’image, preuve qu’il y est, qu’il le fait, qu’il le voit… A chacun son échelle de valeurs et de mise en valeur. Les uns bichent de se montrer en petite tenue, les autres aux côtés d’une star ou dans un paysage paradisiaque. Le selfie est une pratique propre au Smartphone. La fonction qui permet d’inverser le sens de l’objectif et donc de se photographier aisément soi-même a permis cette pratique photographique de masse. Il n’y a qu’à observer l’apparition des perches à selfie dans tous les lieux touristiques du monde pour se convaincre de l’ampleur du phénomène. Mais aussi de sa différence profonde avec l’autoportrait tel que relaté dans l’histoire de l’art à travers les œuvres d’artistes comme celles de Léonard de Vinci, Rembrandt, Van Gogh, Picasso ou Frida Kahlo. Et du côté des photographes, Nadar, Brassaï, Claude Cahun, Dieter Appelt ou Cindy Sherman. Deux raisons fondent cette différence : la simplicité de réalisation et la capacité à partager l’image obtenue. D’une part, plus besoin d’un dispositif technique exigeant une anticipation – faire un selfie peut se décider et s’exécuter dans la foulée – et, d’autre part, l’envie de partager le moment présent avec des absents est sa motivation principale. « La photographie connectée fait du selfie le véhicule d’un type bien particulier de communication : le signalement instantané d’une situation, spécifiquement destiné à un récepteur. L’image devient ici un message visuel, dont l’interprétation dépend étroitement du triangle formé par son émetteur, l’occasion représentée et le destinataire visé, autrement dit présente un fort degré de dépendance au contexte » (11) , précise l’historien André Gunthert. Le selfie n’est pas une image de soi reconstituée, inventée, mais une image de soi à un temps T. Il témoigne d’une étape appartenant à un récit plus large. Mis bout à bout, tous les selfies d’une même personne peuvent restituer une version de son histoire, à la fois parcellaire et subjective comme la mémoire.

Certains artistes, comme Alberto Frigo (12), font œuvre de leurs archives « selfiques ». Cependant, sur les cimaises des lieux d’exposition, le selfie artistique est le plus souvent une critique négative, non pas du selfie en tant que tel, mais de l’individu qui s’y adonne, membre d’une société autocentrée. Dénués de toute profondeur, nos contemporains s’arrêteraient à la surface des choses, passeraient leur temps à se mirer grâce à leurs téléphones mobiles et s’exposeraient sans retenue, sans discernement, sur les réseaux sociaux. Exemple, la série Ma vie est plus belle que la vôtre de Romain Leblanc (13), présentée au Festival Circulation(s) en 2016, à Paris. Cependant, tout le monde ne porte pas le même regard sur cette pratique. Un exemple avec ces propos du Pr Michel Lejoyeux (14) : « Le selfie est comme une petite ruse qui permet de placer notre visage dans une situation particulière ; il nous donne un prétexte pour l’aimer, parce qu’on va le photographier à côté de La Joconde ou de la Victoire de Samothrace… C’est une leçon de bon narcissisme, car c’est un petit exercice d’acceptation de soi. Or, ce n’est jamais mauvais d’apprendre à s’aimer » (15).

La notion de mémoire renouvelée

Outil de compilation, le Smartphone est devenu une annexe de la mémoire de son détenteur, un disque dur qu’il transporte sur lui. Il renferme des données précieuses, de celles qui permettent de ne pas avoir à se souvenir (sorte de mémoire en libre-service) ou qui définissent les souvenirs (mémoire sélective). Les photos, notamment, sont autant de notes visuelles prises pour conserver une trace. Les consigner empêche de les oublier. De la même manière, SMS, e-mails sont gardés sans que la question de l’utilité de cette conservation soit réellement posée, sauf à atteindre les limites de l’appareil. Les données du quotidien, personnelles ou professionnelles, s’accumulent. On « thésaurise » au risque de se voir submergé. Le téléphone mobile sert aussi à noter une idée venue au détour d’une conversation, d’une visite, d’un déplacement. L’appareil technologique devient alors un fixateur de pensée. Il est à la fois un carnet à croquis, qui inscrit une forme, et un carnet de notes, qui s’intéresse aux idées. Avec le Smartphone, tout devient image et toutes les images deviennent des souvenirs s’inscrivant en couche dans cette mémoire numérique et donnant naissance à une archéologie de l’instant.

En attendant une utilisation équilibrée, admise et bonne pour tous, des Smartphones, les technologies mobiles offrent un sujet et des moyens pour nombre d’artistes et leurs œuvres sont légion. Certaines mettent notre société connectée face à ses contradictions, ses manquements, ses obsessions… d’autres inventent un nouveau dialogue avec le public. Les œuvres, toutes soumises à l’écosystème numérique et à des contraintes technologiques (dimensions de l’appareil, luminosité, capacité de mémoire, vitesse d’exécution des programmes, etc.), offrent des formes et des expériences inédites : peintures augmentées, œuvres applicatives, Tweet art, QR codes artistiques… Le Mobile Art est un espace neuf et en expansion constante de la création contemporaine. Et ceci n’est rien d’autre que la suite de l’histoire.

 

(1) : #selfie, Tom Stayte, 2014. L’installation a été présentée au Festival Circulation(s) 2016, Paris.
(2) : Né en 1988, Tom Stayte habite et travaille à Londres, Angleterre. Le plasticien et entrepreneur s’intéresse à la place de l’individu dans la culture post numérique. A travers la photographie, des installations et des livres, il tente de rendre compte des relations entretenues par ce dernier avec les entités digitales. www.tomstayte.co.uk
(3) : Chiffres extraits d’une infographie réalisée en 2014 par la société de logiciels américaine, Domo, spécialisée en business intelligence et visualisation des données. www.domo.com/learn Sources : Facebook, Twitter, YouTube, Instagram, Pinterest, Apple, Netflix, Reddit, Amazon, Tinder, Buzzfeed, Statista, Internet Live Stats, Statisticbrain.com

(4) : Roland Barthes, La chambre claire – Note sur la photographie, Cahier du cinéma, Gallimard Seuil, 1980, p. 15.
(5) : Ibid. p. 29, p. 38, p. 71, p. 130 et p. 139.
(6) : Rosalind Krauss, Le Photographique – Pour une Théorie des Ecarts (1983), Editions Macula, 1990.
(7) : Cf l’article de l’historien, critique et théoricien français du cinéma, Jean Mitry (1904-1988), publié dans la revue « Vertigo » (http://revue-vertigo.fr) et reproduit sur le blog Le conflit www.leconflit.com
(8) : Serge Tisseron, « De l’image dans la main à l’image en ligne » : cet article a été publié en 2014 dans l’ouvrage collectif Téléphone mobile et création sous la direction de Laurence Allard, Laurent Creton et Roger Odin, p. 120.
(9) : Né en 1972, Pierre-Olivier Arnaud est diplômé des Beaux-Arts de Saint-Etienne, DNSEP en 1996. Il vit et travaille à Lyon. Il est représenté par la galerie Art : Concept, à Paris.
(10) : Florence de Mèredieu, Histoire matérielle et immatérielle de l’art moderne & contemporain, Larousse in extenso, 2008, p. 605.
(11) :
 Citation extraite de l’article « La consécration du selfie », signé André Gunthert et publié dans le n°32 d’Etudes photographiques au printemps 2015, accessible en ligne https://etudesphotographiques.revues.org/3529
(12) : Né en Italie en 1979, Alberto Frigo est un artiste multimédia. Globetrotteur dans l’âme, il a vécu au Canada, aux Etats-Unis, aux Pays-Bas et Suède. Il a notamment travaillé comme chef de projet au Massachusetts Institute of Technology.
(13) : Né en 1985 à Evreux, Romain Leblanc est un photographe qui travaille en Normandie et en Belgique Professeur de photographie à l’école d’art municipale d’Evreux, il a intégré l’agence de photographes Hans Lucas en 2014. Ses travaux utilisent souvent les codes du théâtre et du cinéma pour réaliser des mises en scène. https://romain-leblanc.com/
(14) : A la tête des services de psychiatrie et d’addictologie des hôpitaux Bichat et Maison-Blanche, Michel Lejoyeux est également professeur à l’Université Paris 7.
(15) : Citation extraite d’une interview de Michel Lejoyeux réalisée par Samantha Deman et publiée sur le site ArtsHebdoMédias, le 24 février 2016. 

Infos Photos :
#selfie, Tom Stayte, 2014. L’installation a été présentée au Festival Circulation(s) 2016.  www.festival-circulations.com
© Tom Stayte courtesy Festival Circulation(s)

Play still, Pierre-Olivier Arnaud, sérigraphie sur papier, 176 x 120 cm, 2015. Cette série a été exposée à l’occasion d’Un autre halo, exposition organisée du 4 juin au 23 juillet 2016 par la galerie Art : Concept, à Paris. http://www.galerieartconcept.com
© Pierre-Olivier Arnaud, courtesy de l’artiste et de la galerie Art : Concept

Images of the artefacts used by the main hand, d’Alberto Frigo, a débuté en 2004 et se terminera en 2040.  http://www.2004-2040.com.
Photos prises lors de l’exposition Hamster Hipster Handy – Under the Spellbound of the Mobile Phone organisée en 2015, au Musée des arts appliqués de Francfort, en Allemagne.
© Alberto Frigo courtesy Musée des arts appliqués de Francfort, en Allemagne, photos MLD.

Ma vie est plus belle que la vôtre, Romain Leblanc, iphotographies, 2014. Cette série a été « Sélection du jury » au Festival Circulation(s) 2016, à Paris.
© Romain Leblanc courtesy Festival Circulation(s)

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