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L’effet des « Mondes Flottants » inspirés de Shimabuku, la thématique de la fascinante Biennale de Lyon dont Emma Lavigne est la commissaire (cf notre article du 25 avril dernier ). Une chose est sûre cette saison japonaise en 3 chapitres ouvre de nouvelles perspectives sur cette scène d’une grande richesse, toujours perméable aux innovations et mouvements esthétiques extérieurs tout en maintenant une tradition forte.

JAPAN-NESS architecture et urbanisme au Japon depuis 1945

Cette identité qui donne son titre au 1er volet « Japan-ness » selon le terme de l’architecte Arata Isozaki désigne ce paradoxe entre l’immuabilité de certaines valeurs et un mouvement constant vers des influences autres.
A partir de l’importante collection du Centre Pompidou et d’œuvres provenant de studios d’architectes, de designers japonais de musées et institutions privées, les commissaires : Frédéric Migayrou directeur adjoint du Mnam Centre Pompidou (Paris) et Yûki Yoshikawa chargée de recherche et d’exposition Centre Pompidou Metz, ont sélectionné quelques 65 maquettes, plus de 150 dessins, des films, photographies représentant plus de 300 projets emblématiques, la plupart montrés pour la première fois.
Dans cet écrin du Centre Pompidou signé Shigeru Ban cela prend tout son sens.
La scénographie de Sou Fujimoto dont l’agence a remporté de nombreuses distinctions internationales et prépare à Paris le projet des « Milles arbres » pour reconnecter la vie et l’homme à la nature, suggère une déambulation à partir d’une structure modulaire à partir de panneaux suspendus dans la Grande Nef (partie architecture contemporaine).
Si vous ne saviez pas que l’architecte Shiberu Ban est à l’origine de la Nouvelle Seine musicale (Hauts de Seine), que l’agence SAADA est la lauréate pour le Louvre Lens ou que Tadao Ando a été choisi par François Pinault pour sa future fondation parisienne, il est temps de vous y mettre car l’architecture nippone se lance à la conquête de l’ouest !

Le parcours chronologique de 1945 (Hiroshima) à nos jours se découpe en 6 périodes avec en point d’orgue l’exposition Universelle d’Osaka en 1970 qui marque l’avènement du Métabolisme et une « nouvelle vision » technologique d’esprit modulaire et flexible, devenant vite un manifeste à portée mondiale.
Ainsi d’une période de destruction, l’architecture japonaise va trouver sa renaissance au regard du modernisme occidental (Le Corbusier et sa version plus économique et sociale par Charlotte Perriand et Jean Prouvé) affirmant bientôt un désir d’émancipation du contexte technologique lié à la croissance économique fulgurante des années 1960 pour aller vers un courant minimaliste (Tadao Ando) et une architecture de l’effacement dans les années 1975-95 (Toyo Ito et sa célèbre structure PAO II restaurée pour l’occasion).
La dernière partie de l’exposition met en lumière la génération des années 2000 largement diffusée à l’étranger avec des têtes de file comme Kengo Kuma ou Shigeru Ban. Des projets avant-gardistes qui redéfinissent la ville et l’urbanisme (petites habitations ouvertes sur l’extérieur au milieu de failles entre constructions existantes de Sau Fujimoto) dans une veine plus narrative ou symboliste en connexion avec le rapport à la nature.
Enfin le graphisme japonais est évoqué dans la dernière salle à partir d’une production éditoriale qui agit comme support de diffusion et de création.

Après ce panorama architectural qui ressemble à un véritable laboratoire de recherche en constant mouvement, nous découvrons les arts visuels contemporains nippons au sens large, sous l’égide de la commissaire Yuko Hasegawa, directrice artistique du Musée d’art contemporain de Tokyo.

JAPANORAMA, nouveau regard sur la création contemporaine

Non pas chronologique mais orchestré sur le modèle insulaire du pays, le parcours se découpe en 6 archipels sur les 2 galeries du Centre Pompidou.
La scénographie est signée de l’agence SANAA (cf 1er volet) autour de ces concepts clés que sont :
Galerie 3
Objet étrange-corps post-humain,
Pop
Galerie 2 :
Collaboration/Participation/Partage
Politiques et poétiques de la résistance
Subjectivité
Matérialité et minimalisme

Ainsi de la déconstruction après-guerre les artistes se saisissent du rapport au corps comme manifeste d’une quête qui passe par l’animisme avec les performances de Gutaï et la fameuse Robe électrique d’Astsuko Tanaka qui continue d’inspirer de nombreux créateurs au rang desquels Comme des garçons. Une approche futuriste qui trouve un écho particulier dans les années 80 avec l’essor du digital. Les transformations du corps parfois dues aux radiations (Tetsumi Kudo) de plus en plus ambivalentes sur fond de musique techno avec YMO, Dumb Type ou les Rhizomatiks aboutissent finalement à une fusion puis disparition de la figure humaine au profit du digital.
La section influencée au départ par le Pop art américain prend une tournure spécifique au Japon d’un néo-Pop en lien avec la culture underground. Le représentant emblématique de ce courant Tadanori Yokoo s’entoure de personnalités du théâtre ou de la musique électronique. Sa palette graphique kitsch et corrosive dévoilée à l’Exposition Universelle de 70 d’Osaka influencera toute une nouvelle génération.
Bientôt le désastre de Tchernobyl sonne le glas de cette vision utopique, suivi du tremblement de terre de Kobé en 1995, un vrai électrochoc. L’artiste Yanobe expose ses scaphandres nucléaires en guise de réaction, tandis que d’autres trouvent leur voie dans le monde de l’illustration (Tsunehisa Kimura) ou des formes néo-Pop remixées (Takashi Murakami et Makato Aida).

La galerie 2 aborde un autre désastre, triple : le tremblement de terre de Tohoku en mars 2011, et tsunami et catastrophe nucléaire, le tout laissant un traumatisme indélébile sur la population. Les artistes adoptent plusieurs formes de stratégies en réaction à ce climat de peur : des poétiques de résistance avec notamment Yoshitomo Nara et ces visages d’enfant empreints de colère et d’innocence ;
le sursaut d’une conscience politique avec notamment le collectif Chim↑Pom ;

ou la subjectivité dont se saisit la photographie avec des représentants illustres (Daido Moriyama, Ikko Narahara ou Takuma Nakahira) rassemblés par la revue Provoke ou des adeptes d’un quotidien magnifié comme avec Takashi Homma ou Rinko Kawauchi.

La dernière section plus contemplative aborde les notions philosophiques du Zen, du minimalisme et de l’école des choses (le Mono-ha) dont nous avons une vibrante illustration avec l’installation dans le forum du Centre de Kishio Suga « Law of peripheral Units »ce jardin de pierres comme métaphore du rapport de l’homme à la nature, pour finir par la majestueuse pluie noire de Kohei Nawa qui avec « Force » renvoie aux tombées radioactives sublimées dans leur descente verticale. Un épilogue d’une grande poétique et force plastique.
Comme le souligne la commissaire, l’art contemporain japonais s’est développé non pas de façon cohérente mais en prise avec d’autres formes d’expression telles que la mode, le manga et divers sous cultures, ce qui conduit à des sensibilités et approches plus individuelles et une véritable effervescence remarquablement traduite par la scénographie volontairement décloisonnée.
Loin des stéréotypes simplistes limités au « kawaï »(mignon) et zen, c’est à une traversée en profondeur à laquelle nous sommes conviés, à la fois artistique et spirituelle, complétée par la performance et les arts vivants très présents à l’international, lors de 10 rendez-vous intitulés « evenings« .

Le troisième volet de ce triptyque japonais sera entièrement dédié au collectif Dumb Type à partir du 20 janvier 2018, une première ! En réaction à la surenchère technologique des années de bulle économique de 1980, le groupe interroge nos comportements face un monde globalisé et normé par le numérique entre installation immersive et nouvelle forme de théâtralité. Patience…

Le festival Est Express : 3 jours festifs entre le Centre Pompidou-Metz et le Mudam Luxembourg, du 10 au 12 novembre (billet couplé).

La manifestation débute au Centre Pompidou-Metz le vendredi en nocturne, s’y poursuit le samedi en journée, avant d’investir le Mudam le samedi soir et le dimanche.
Au programme, remarquons :
Capitaine Futur soit l’association de la chanteuse folk Rachael Dadd et du musicien underground Ichi, bricoleur et instrumentiste de génie qui à partir du concept de l' »On Pa » (interaction de l’homme avec les phénomènes naturels) nous proposent un théâtre d’ombre savoureux pour petits et grands.

Ichi nous conduit jusqu’au Mudam où le chorégraphe américain Jonah Bokaer interprète une performance conçue en réponse au Grand Hall avec comme socle l’œuvre magique de Su-Mei Tse « Stone collection », sur laquelle je reviendrai. Le cosmo-ball d’Emmanuelle Vo-Dinh et ses amis termine joyeusement la soirée. Chacun est invité à se déguiser pour l’occasion ! Un musée qui vibre et va vers vers d’autres publics.

INFOS PRATIQUES :
• JAPAN-NESS
Jusqu’au 8 janvier 2018
• JAPANORAMA
Jusqu’au 5 mars 2018
• DUMB TYPE
Du 20 janvier au 14 mai 2018
Centre Pompidou Metz
1, parvis des Droits-de-l’Homme
57020 Metz
http://www.centrepompidou-metz.fr/

Le Restaurant la Voile Blanche vous propose une pause gastronomique (chef étoilé Eric Maire) dans un cadre soigné.
Tarifs :
Tarif modulable en fonction du nombre d’espaces d’expositions ouverts le jour de votre visite. : 7€ / 10€ / 12€
L’accès du musée de la gare se fait en 5 mns par une passerelle extérieure. (Paris-Metz en TGV : 1h20)

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