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Mathieu Asselin vient de remporter le prix du premier livre photographique « Monsanto: A Photographic Investigation » publié chez Actes Sud.

Cette enquête photographique est le résultat d’une indignation qui est devenue de longues heures de voyages et en rencontres sincères. Elle se présente plus comme un recueil de témoignages visuels d’individus et de paysages profondément affectés par cette entreprise. Et ce projet est la traduction de ces témoignages et de mon indignation.”  Mathieu Asselin

Enquête sur un géant qui, de l’agent orange au développement des OGM, façonne notre monde depuis plusieurs décennies. Aux Etats-Unis, des dizaines de sites Monsanto (classés sensibles selon l’agence fédérale pour l’environnement) maintiennent des activités aux graves conséquences sanitaires et environnementales.

Choisi unanimement par le jury comme premier prix du Dummy Book Award FotobookFestival Kassel 2016, cet ouvrage offre une plongée photographique dans le passé et le présent de l’entreprise chimique.  Il associe des documents d’archive de la société, de nombreux portraits et paysages directement affectés par les conséquences environnementales de cette production industrielle. La pertinence du sujet est porté par une maquette originale, récompensée également par une mention spéciale du jury du Luma Dummy Book Award lors des Rencontres photographiques d’Arles 2016. Sources Actes Sud.

Présentée aux Rencontres d’Arles en Juillet,  l’exposition de Mathieu Asselin, qui aujourd’hui circule de part le monde, a donné la base du livre publié par l’éditeur arlésien et nous nous en félicitons.

La puissance dénonciatrice des images réalisées sur cinq années et la publication des notes internes à l’entreprise la plus décriée du moment à juste titre, surtout depuis la fusion avec Bayer, n’offrent aucun doute sur la responsabilité des situations sanitaires (empoisonnement) des populations vivant à proximité des sites de production aux USA. Ayant parcouru et vu l’exposition à Arles, j’avais été frappé du silence qu’il y régnait et de la stupeur qui en avait résulté, colères contenues ou explosives selon par la suite, sur le « tarmac ». Certaines photographies étant en grand format assez insoutenables.

C’est pourquoi nous avons souhaité donner la parole à Mathieu Asselin lors de cette interview, réalisée avant Paris Photo, fin Octobre 2017.

Pascal Therme : Le projet Monsanto – ça donne quoi  aujourd’hui ? 
As tu subi des pressions de leur part?
Mathieu Asselin : Je n’ai jamais eu aucun problème avec eux.
L’exposition tourne à Marseille en octobre, puis en Italie. je même suis en lice pour un prix photo important. (Aujourd’hui c’est fait !)
P. T. : Sous quelle forme peut-on voir ton  travail ? 
M. A. : Il y a deux formats d’expo:  une grand qui tourne dans les musées et les festivals et une autre pour les mairies et les écoles.
P. T. : Comment te rémunères-tu avec l’expo ? 
M. A. : Je vis plus de mon travail commercial dans la pub, sinon c’est avec mes économies que je m’en sors. Autrement, je fais payer les parutions aux supports qui ont de la pub comme Libé ou le Nouvel Observateur, quand ils font des sujets sur moi et Monsanto. Autrement , je demande à être aussi rémunéré quand je fais des expos dans les mairies et les écoles. Mais c’est loin de m’avoir remboursé les frais que j’ai  engagé pour monter le sujet.
P. T. : Qu’est-ce qui t’a poussé à faire ce sujet ? 
M. A. : La simple indignation de citoyen face au problème de cette multinationale qui se permet tout et n’importe quoi. Je ne suis pas un activiste, loin de là, mais d’abord un citoyen concerné et ensuite un photographe et un artiste. Je vais monter demain un autre sujet, mais pendant cinq ans je me suis posé la question de savoir quelle action était possible vis à vis du phénomène. Et c’est un vrai bonheur d’avoir la gratification de tes années de travail. Dans ce cadre-là j’apporte ma petite graine non OGM à a lutte contre Monsanto. Mon travail est maintenant vu par des milliers de gens avec  les expositions et les livres qui se vendent bien. Je n’étais pas seul déjà à l’époque, je suis arrivé à la  suite du long travail  effectué par des scientifiques et des journalistes qui ont démonté la mécanique OGM,  des gens comme Marie-Monique Robin par exemple. Mais ce qui est intéressant est que j’arrive avec mon  approche personnelle qui n’avait jamais été envisagée de la sorte auparavant. C’est ce qui intéresse les gens curieux d’ en savoir plus.
P. T. : Continues-tu à suivre les affaires au Parlement européen ? 
M. A. : Oui, c’est encore mon intérêt premier aujourd’hui, je continue à suivre, en simple citoyen concerné l’avancée des interdictions . Le glyphoshate est une nuisance, mais comment transformer l’agriculture pour la rendre biologique. La décision d’arrêter son utilisation est un enjeu économique majeur.  Et pas seulement pour Monsanto, pour l’agriculture mondiale. Et il  va falloir trouver les moyens de s’en passer. Alors, on biaise pour éviter la question et ne pas avoir à juger sur le fonds.
P. T. : Comment as-tu construit ton sujet ?
M. A. : Tout d’abord l’histoire de Monsanto est immense. J’ai  commencé par me demander où je pouvais me placer dans le passé de Monsanto, pour voir ce que cela donnait aujourd’hui   et comment une seule multinationale s’était arrogé le futur de notre bouffe. Avec ce qu’on avale comme pesticide et engrais, on est en droit de savoir ce que l’on mange et pourquoi. Et de trouver dans un passé proche des histoires et des lieux précis pour en parler. J’ai décidé de me centrer aux USA et au Vietnam pour connaître les suites occasionnées par l’emploi de l’agent orange sur les cultures et les populations.
Je me suis rendu ensuite dans la ville d’Aniston où Monsanto a contaminé la ville pendant 40 ans avec du PCB et j’ai fait mon enquête en partant des reportages parus dans  la presse, j’ai rechercher les gens qui avaient été contaminés et retrouver les survivants, ceux qui s’étaient battus pour que cela change. Je m’y suis rendu une semaine et j’ai fait mes repérages avant de  commencer ce travail sur cinq ans. Je suis parti avec tous les outils nécessaires pour travailler et être efficace, vivre un peu avec ces témoins qui racontent des faits insupportables, humainement parlant. Les portraits photographiques témoignent mieux que les mots des horreurs commises et des situations traversées.
P. T. : Comment as-tu reçu les témoignages des gens  ? 
M. A. : C’est sur une révolte, une première indignation que je les ai approchés, il faut toute une « sympathie » au sens premier du terme, souffrir avec l’autre, et a minima une empathie pour approcher ce partage de la douleur et l’expression de vies détruites. Il ya toute une pudeur naturelle qui renforce le secret, ces gens ont été en quelques sortes sacrifiés, une forme de culpabilité à être ceux la même qui ont subi, un peu du syndrome de Stockholm.
Ensuite, je prends le temps d’être avec les gens pour qu’on apprenne à se connaître mieux, à partager une révolte, une compréhension, la nécessité de témoigner et d’être à nouveau « sujet », avant de faire les clichés.
P. T. : As-tu eu un effet cathartique sur les gens que tu as rencontré ? 
M. A. : Si l’on veut en les remettant dans ce qu’ils avaient vécu avec les procès d’où personne ne sortait gagnant, ou simplement  à avoir à  se colleter Monsanto au quotidien; c’est bien d’avoir une oreille et de pouvoir témoigner. Mais, en fait, les gens d’Aniston vivent leur vie et continuent à se battre pour que cela change. Et le travail  effectué en photo ne va rien changer directement, immédiatement. Au final, c’est l’action des gens qui va changer la situation héritée de Monsanto, pas les exposions où  les discours, mais plus l’action collective au niveau mondial. Mon travail  servira juste à se demander si, au  vu  des  mes photos , on a envie ou pas de changer les choses. Vis vis des gens d’Aniston, je ne me suis jamais présenté comme un type qui allait résoudre leurs problèmes, mais comme un témoin.
P. T. : Comment ton exposition est arrivée à Arles l’été dernier ? 
M. A. : J’ai fait circuler mon travail peu à peu dans la communauté photographique au fil de sa réalisation. Et j’ai fait une maquette qui a tourné dans les concours de livres photo en 2016. J’ai même gagné un prix du livre  photo à Kassel, en Allemagne et il été retenu pour Arles ensuite. (Mathieu Asselin habite Arles ).
A partir de là, Actes Sud qui était intéressé au projet, a sorti le livre et m’a demandé de faire une exposition avec de grands tirages.
Il faut dire quand même que je ne découvre pas l’eau chaude avec ce travail, de nombreuses personnes s’y étaient déjà collées. mais avec  le médium photographique, cela sort autrement. Et c’est ma pierre à l’édifice. Je ne suis pas celui qui a découvert le scandale de Monsanto.
On peut dire en conclusion que Mathieu Asselin est un contributeur moins modeste qu’il ne s’autorise à le dire pour lui même.
Grâce à l’exposition et aux livres qui en sont issus, aux prix qui en récompensent la pertinence, son courage et sa lucidité, son travail et, qu’on y pense, sa détermination à chercher la vérité comme les traces des corps mutilés exposés, s’est faite seule, sans moyen, sans proposition marchande, dans une réelle intégrité. Mathieu Asselin contre Monsanto, un simple citoyen du monde, certes photographe, vient de prouver qu’a titre militant, cherchant intègre, révolté par les pouvoirs obscurs et les motivations cyniques des grandes entreprises, comme il en est également, de part le monde avec certains paysans en Amérique du Sud, un simple citoyen du monde peut renverser la montagne, ou y contribuer sérieusement, en sachant pourquoi, comment et où intervenir.
Mille mercis à Mathieu Asselin, ce héraut doublé d’humilité militant d’un monde plus juste. combat héroïque en tous points.

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