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Au cœur des rizières du Piémont italien, Sophie Zénon revisite son histoire familiale autour de la figure de la « mondina », ancienne ouvrière saisonnière ayant inspiré nombre d’artistes (musiciens, cinéastes…),et encore très populaire aujourd’hui en Italie. A mi-chemin entre recherches ethnologiques et plastiques, entre mémoire et intime, ce travail mêlant photographies, archives et vidéos, puise sa source dans une mémoire enfouie et traite de l’exil, de l’identité, de la perte des lieux où l’on est né, où l’on a vécu.

Cet ensemble de photographies constitue le deuxième volet d’un travail de « re-visitation » de mon histoire familiale, intimement liée à celle de l’immigration italienne en France pendant l’entre-deux guerres. Il puise sa source dans une mémoire enfouie, celle de mes origines italiennes à la fois maternelles et paternelles, et traite de l’exil, de l’identité, de la perte des lieux où l’on est né, où l’on a vécu. » Sophie Zénon.

“Dans la démarche de Sophie Zénon, tout commence avec Maria, dont le regard mélancolique va si bien au Lac majeur, sa région natale. Elle a vint et un ans et s’apprête à quitter l’Italie. Son portrait flottant au crépuscule entre le ciel et les eaux du lac, semble une apparition naturelle. C’est à la recherche de cette femme, dont le destin a déterminé la suite de l’histoire familiale autant qu’à la recherche d’elle même, que Sophie est partie dans le Piémont voici deux ans à la découverte des rizières de la province de Vercelli, sans savoir exactement où ce premier voyage la conduirait.” Laura Serani catalogue de l’exposition Dans le miroir des rizières.

Et l’auguste réponse se trouve accrochée aux cimaises de la galerie, dans ce qu’une conquête de soi a réussi à écrire, à projeter, à produire photographiquement et à donner à voir.

Anamnèse plus que souvenance, ce travail de mise en scène du corps même de la photographe, qui entre dans le cadre de l’image, s’y déplace, apparait en silhouette pour installer durablement cette présence à l’image, entretient un dialogue permanent avec un portrait retrouvé de cette “grand mère” de 20 ans, au beau visage, au regard net et un peu lourd, signes venant de la profondeur du temps…

Quelques cent ans ont passé, et ce rais constant d’une lumière évanouie, essaime et continue d’ établir une présence absence. Étoile disparue dont la lumière continue d’inspirer Sophie Zénon, qui joue cette mise en scène, dans les lieux même où Maria, passa une saison à récolter le riz, ouvrière agricole parmi deux ou trois cents jeunes femmes soumises au même cadre de vie, au même travail, Mondines donc, nous apprend le catalogue et fierté de l’engagement en tant que femme et ouvrière, insoumise et combattive, se révoltant contre la dureté du labeur, le peu du salaire et la sécheresse imposée par les conditions de vie difficiles. De ces Mondines est né tout un mouvement culturel, du néo réalisme “Riz Amer” de De Santis aux chants et à une culture populaire italienne de la résistance à l’exploitation. Certaines pièces de cette ferme ont été aménagées en un petit musée, établissant le lieu dans l’histoire, champ muséographique, lieu de mémoire.

Si j’évoque ce rapport social c’est sans doute pour croire que Maria a occupé une place importante en quelques points, portant l’histoire familiale, vers l’immigration, thématique réfléchie systématiquement parSophie Zénon dans un réflexe d’anthropologie sociale et politique, de sociologie. Tout ceci est inscrit dans l’image, dans le regard de Maria, comme un élément très personnel, beauté du visage, pureté des lignes, (on pense aux peintes de la Renaissance et à Fra Angelico) que Sophie relie en surimpression au paysage des montagnes, portrait appelé “Le portrait du lac”.

Cette exposition compte, comme souvent chez Sophie une série liée à des images d’époques, portraits, retrouvés et retravaillés montrant, avec l’apanage du temps et des parties abimées, ces visages, individuels et en groupe, comme des fresques actuelles, vivantes, images de cette jeunesse des années 2O presque contemporaine.

La perception d’un “ tempus fugit” toujours “dramatique” se trouve vidée de tout pathos par la légèreté des photographies couleur qui mettent en scène, les lieux mêmes, dortoirs, petit musée dédiée à cette période, fenil, escaliers, grandes pièces vides ou espaces de mémoires, paysages, pièces d’eaux, tout espace extérieur que l’immense ferme assoit de sa lourde silhouette.

Sophie Zénon est à l’image, de dos , fantôme glissant de côté vers une porte, passante, virevoltant floue, devant ce portrait net qui accroche la lumière et qui dialogue dans un rappel à l’histoire avec la permanence du souvenir et la ré-appropriation des lieux, jeux d’une enfance décalée à rebours, inversion du fantôme en photographie lorsque la source de la rêverie mémorielle invoque le corps actuel, virevoltant dans l’espace photographique, toujours flouté, emporté par la danse, le mouvement giratoire des heures, alors que la présence de l’image matricielle de Maria affirme sa permanence dans la netteté de sa définition et assume sa position centrale dans le happening permanent du jeu au cours duquel s’organise la série.

Superbe d’éternité infusée dans la légèreté de l’air, dansée, répondant aux rythmes secrets des joies de l’enfance réinventée, papillons multicolores dont les ailes poudroient au soleil par ces jours habillés de nuit où l’on salue le ciel, beauté de ses yeux qui mangeaient le soleil et la vie….voix qui brillent toujours à la lampe certains soirs où le songe passe, d’une page à l’autre.Là où le blé est caressé, l’envol est soudain, irrémédiable. Le temps des mémoires bat la pulsation chantée du coeur aux souvenirs de soie quand la terre était basse et dure et la volonté plus chair que l’abandon. Riz amer, riz doux sous la main. Esprit Marial au dessus du labeur, il est ici des fées qui marchent sur l’heure et boivent le temps, malheurs égarés aux portes de l’Histoire, les champs ne sont plus qu’eaux et temps, substances rêvées et lactescences immatérielles, bains de sueur et rires complices. Sur la peau court le vent. Évoquer, entendre la voix au puits qui revient dans le murmure , indistincte et secrète, passer les dortoirs, regarder ce pays dans le regard aperçu, un soir particulier, promener et battre des ailes ce songe d’une nuit d’été. le temps revient comme une vague à l’âme et emporte, vents opalescents issus de la lumière obscure, paradoxe énamouré de l’enfance aux doigts de rose…. le partage est signe de la ré-appropriation d’une antécédence superbe, d’une figure sur laquelle le temps n’a plus de prise, dans l’éternel retour de générations, cyles ouverts toujours par l’acte de la création et la poésie, constance de l’imaginaire. Sophie Zénon peint l’enfance subliminale, un saut dans le monde comme tel, une incontournable opération d’étant confondant la part oubliée et reprise, revenue de la nuit de l’absence, réinventée, anoblie, pacifiée. Les soleils peuvent de nouveau séjourner sur la brume.

» que votre souvenir ne s’envole jamais dans le premier monde des esprits humains mais qu’il y vive sous de nombreux soleils « Dante ALIGHIERI in La Divine Comédie (L’enfer chant XXIX, 1307)

INFORMATIONS PRATIQUES
Dans le miroir des rizières
Sophie Zénon
Du 26 octobre au 2 décembre 2017
Galerie Thessa Herold
7, rue de Thorigny
75003 Paris
http://www.thessa-herold.com
https://www.sophiezenon.com

A LIRE : 
PhotoMed 2017 : Sophie Zénon, Retour aux origines

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