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De Jacques Henri Lartigue, on connaît surtout les élégantes, les sauts, l’enfance joyeuse et farceuse, les courses automobiles et les rivages paradisiaques… à travers le filtre de l’achromie du noir et blanc. Quelques images en couleur avaient filtrées, surtout les autochromes (plaques de verre inventées par les frères Lumière en 1907) des années 20 portés en majesté par sa première épouse Madeleine Messager dans des jardins édéniques du Sud de la France.

Dès lors, découvrir son oeuvre en couleur, c’est un peu comme regarder un film colorisé où l’on est stupéfait de constater que notre personnage favori est blond au yeux verts, alors qu’on l’imaginait châtain aux yeux bleus. Avec Lartigue, cependant le glissement s’opère en douceur. Et si le noir et blanc relève d’une certaine nostalgie, d’une esthétisation déformante de la réalité. La couleur brise le miroir du passé, tout du moins d’un certain passé. Selon lui, “la photo en noir est une forme d’interprétation de la réalité (…) la vérité, c’est quand même la couleur.” Et quand, enfin la
technique (le temps de pose réduit des émulsions) lui permet d’approcher de nouveau cette vérité, dès 1950, il photographie en couleur, mais cette fois en pellicule aux formats 24×36 mm et 6×6 cm.

L’exposition La vie en couleurs est présentée à l’Hôtel Donadéï de Campredon édifié en 1746 à l’Isle sur la Sorgue. Il fallait bien cet écrin de jadis réhaussé pour l’occasion de chatoyants et audacieux fards. Le choix d’images sélectionnées par les commissaires montre des oeuvres peu ou pas montrées jusqu’à présent et qui embrassent 60 ans de création. Tout un monde qui reflète la vie et la société qui change radicalement entre les années 10 et les années 70. Et n’en déplaise à certains qui considèrent Lartigue comme un nanti qui n’avait que faire du monde autour de lui.
Mais le monde qu’il montre existe aussi, il ne l’a pas inventé. Il choisit de retenir comme chacun ce qui le bouleverse, sans artifice. Lartigue crée son réalisme photographique qui va faire école. Trop simplement on a tendance à dire qu’au pays de Lartigue, la vie est toujours belle et donc factice. Ce n’est qu’en partie vrai et son oeuvre a pu souffrir d’une classification expéditive au rang de photographe amateur du bonheur. Il est plus que temps de reconsidérer l’oeuvre et l’artiste à l’aune de l’histoire de la photographie et de l’Art comme un jalon majeur de la modernité.

D’abord Lartigue est un immense artiste, un maître, prenez n’importe quelle image, et vous serez frappé par son sens de la composition, sa liberté de cadrage, de sujet, l’équilibre des vides et des pleins. Ensuite observez une personne qui regarde une de ses photographies et vous serez stupéfaits de voir l’effet hypnotisant qu’elle produit. Lartigue est un magicien, sa photographie fascine tout le monde. Expliquer le “truc”, c’est inutile car il n’y en a pas justement. Le “truc” tient intrinsèquement à sa personne, à son extra-sensorialité, sa corporalité qu’il stimule tout au long de sa vie. Chaque matin, au lever du soleil, il pratique l’exercice physique au rythme de la nature. Il éprouve son corps aux éléments naturels : neige, soleil, eau, vent; aux éléments mécaniques : automobile, avion, sports de vitesse. C’est une photo sensorielle, une photo que l’on sent, que l’on touche, entend, goûte. Une grande oeuvre est une oeuvre totale, c’est-à-dire que non seulement le message que porte l’artiste doit parvenir jusqu’au destinataire sans perte de sens et que sa forme et son contenu sont si parfaitement symbiotiques que cela amplifie la portée du message initial et multilplie sa résonnance. Chez Lartigue, il y a ce fil conducteur qu’il justifie par son angoisse de perdre et d’oublier à jamais des instants de sa vie et qui par conséquent lui réclame de capturer inlassablement ces instants. Peu d’artistes ont documenté leur vie à ce point depuis l’enfance – Lartigue commence à photographier à l’âge de six ans- jusqu’à leur mort sans jamais jamais s’interrompre. Mais la photographie seule ne lui suffit pas. Alors il écrit quasi-quotidiennement et il peint car il est peintre avant tout. Trois médiums qui se complètent, se répondent et disent tous la vie d’un seul homme pendant quatre-vint ans!

D’où la singularité de cette oeuvre, inclassable, que les théoriciens peinent à historiographier.
Lartigue, comme un enfant farceur, brouille les pistes et donne le sentiment de faire tout “l’air de rien”, comme ça, par hasard. On ne peut plus invoquer le hasard quand il y a des milliers de clichés, de phrases, des centaines d’album, des milliers de peinture.

Pour épaissir la légende, il a effectuée ce travail à l’ombre des regards. Ses images ont parues au public qu’en 1969. Tout ce temps, il construit son oeuvre d’abord pour lui, pour se souvenir, figer un présent qu’il ne peut pas vivre mais que regretter et regarder à travers une lentille. Et puisque le présent est déjà passé, autant le raconter là, tout de suite, maintenant. Dès l’enfance, on nous conte des histoires qui construisent nos valeurs et notre imaginaire. C’est universel, sur chaque continent, l’homme a inventé et perpétué des mythologies dans lesquelles il se raconte à travers mieux que lui, plus grand, plus beau, plus fort. Lartigue ne fait pas autre chose que créer sa mythologie : historiographe de son oeuvre à travers son journal qu’il réécrit, jusqu’à quatre versions différentes pour certaines périodes de sa vie. Il écrit également l’histoire de sa photographie et sa biographie de photographe. On oserait presque parler de storytelling avant l’heure. Comment “se” raconter? Et à travers soi raconter tous. Lartigue se place involontairement en figure paternelle de l’intime.

Sa précocité ajoute à l’aura : un enfant-photographe???!! On a jamais vu. Le petit Jacques grandit l’oeil rivé à l’objectif. Est-ce lui qui fait grandir sa photographie ou la photographie qui le fait grandir? Les deux à la fois tant l’appareil et l’artiste semblent ne faire qu’une seule et même personne, son oeuvre en devient à la fois fascinante et bouleversante. Lorsque l’on feuillette ses albums, on a véritablement un être qui se construit, qui prend vie devant nos yeux. Il nous promène de son jardin d’enfant à la branche fleurie d’un cerisier, après un déjeuner avec John F. Kennedy pour se réveiller à l’aube, un matin d’hiver, avec la lumière qui traverse une toile d’araignée. Le monde tourne rond chez Lartigue même si la réalité court, lui court plus vite pour attraper les derniers instants avant la fin du monde.
Les photos parlent d’elle-mêmes, alors écoutons-les car la photographie plus que se regarder, ça s’écoute. La photographie Lartiguienne a beaucoup à dire.

INFORMATIONS PRATIQUES
Jacques Henri Lartigue, la vie en couleurs
Commissariat : Martine Ravache & Martine d’Astier
Du 28 octobre 2017 au 18 février 2018
Campredon Centre d’art
20, rue du Docteur Tallet
84800 L’Isle-sur-la-Sorgue
https://www.campredoncentredart.com

A voir aussi : Une invitation à Martine d’Astier
Découvrir ou redécouvrir : Jacques Henri Lartigue
Galerie du Jour Agnès B
du 10 novembre au 6 janvier 2018
44, rue Quincampoix
75004 Paris
http://www.galeriedujour.com

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