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Don Delillo,  L’homme qui tombe

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Mais c’est bien pour ça que vous aviez construit les tours, non ? N’ont-elles pas été conçues comme des fantasmes de richesse et de puissance, destinées à devenir un jour des fantasmes de destruction ? C’est pour la voir s’écrouler que l’on construit une chose pareille. La provocation est évidente. Quelle autre raison aurait-on de la dresser si haut et puis de la faire en double, de la dupliquer ? C’est un fantasme, alors pourquoi ne pas la répéter deux fois ? C’est ce que vous dites, c’est : La voici, démolissez-la” – Don Delillo — L’homme qui tombe

Ce sont surtout des lignes verticales, du gris, du noir, du gris, du noir. Puis du blanc et encore du gris, etc… L’ombre d’un immeuble à gauche, le reflet du soleil à droite. Il faisait beau ce jour là. Une matinée douce, la routine bien ficelée. Au milieu de cet ensemble vertical figure une masse, un point lui aussi de noir et de blanc. Il s’agit d’un homme, la tête en bas. Figé, défiant les lois de la gravité. Cet homme tombe. Il est mort depuis. Nous ne savons toujours pas qui il est. Mais la photographie de Richard Drew, prise à neuf heures quarante et une minutes et quinze secondes a fixé pour l’éternité cet homme fuyant l’horreur et la peur.

Même si très probablement, ce monsieur a du tourner de l’œil dans sa chute, ou même plus certainement eu un arrêt cardiaque, qu’a-t-il ressenti pendant ces quelques secondes en pleine conscience ? A-t-il été soulagé ? A-t-il vu un quelconque espoir dans cette fuite ? ou était-ce un acte totalement résigné ?

Le temps de ce cliché, devenu tabou aux Etats-Unis, nous prenons toute la pleine mesure de l’horreur de la situation. L’acte d’une nation se répercutant sur l’individu. Un homme probablement sans histoire, ou au contraire, mais très certainement rien à voir avec les Afghans. Un homme qui faisait son travail, qui devait certainement penser à ce qu’il allait faire durant sa pause, ou le soir. Une routine volant en éclat.

De sa distance de spectateur, il a du voir ce qui se passait de l’autre côté du monde. Entre deux spots publicitaires. Peux être même d’un seul œil. Mais de sa relative distance de spectateur, toujours, à aucun moment il aurait conçu que ça puisse arriver sur le sol de sa nation.

Ce cliché est aussi dramatique que serein. Car il marque autant la fuite par le jeter dans le vide que cet instant, où dans ce ciel, il était à l’abri des flammes du World Trade Center et du sol. Il avait encore une vie, encore des amis, encore un avenir — très court — quelques secondes de rab’ .

Ce matin la magie des réseaux sociaux m’a rappelé cette image. Me renvoyant au souvenir de sa découverte et du ressenti que j’avais eu alors. Une photo qui ne m’avait pas marqué plus que ça à l’époque. Une photo qui m’horrifie aujourd’hui. Car là aussi je suis spectateur et ça se passe de l’autre côté du globe. Là aussi je ne crois pas que ça puisse se produire sur mon lieu de travail. Mais cette photo finalement est là pour nous montrer que nous pourrions être ce monsieur. Que nous pourrions vivre ça et comment agirions-nous ce jour là ?

Cette photographie compte parmi les 100 photographies les plus influentes de tous les temps publié par le Time.
http://100photos.time.com