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Inside Moebius, l’Alchimie du trait à l’Hôtel des Arts

10 min. de temps de lecture.

Trois ans après l’exposition consacrée au dessinateur Enki Bilal, l’Hôtel des Arts -Centre d’art du Département du Var à Toulon, confie ses espaces à un bédéiste de renom : Jean Giraud, plus connu sous le pseudonyme de Moebius. L’exposition « Inside Moebius l’Alchimie du trait » retrace le parcours de l’artiste et déoile plus de 300 œuvres. Parmi elles, ses travaux les plus connus, des carnets personnels et des œuvres les plus intimes.

Père de nombreux héros –Blueberry, Arzach, le major Grubert ou John Difool, son talent et son inventivité explosent dans des dessins minutieux, précis, rehaussés d’une palette colorée subtile. Quelques années après l’exposition inédite qui lui est consacrée à la Fondation Cartier à Paris, celle de l’Hôtel des Arts  souligne  la place de cette forme d’expression dans le monde artistique et met en lumière le génie de ce dessinateur ayant élevé sa pratique artistique au rang de chef-d’oeuvre absolu. Reconnu de son vivant, il collabora et influença de nombreuses personnalités du 7e et du 9e art. Immersion dans l’univers d’un être protéiforme, en compagnie des commissaires d’exposition Isabelle Giraud, son épouse, et de Pascal Orsini, organisateur du Festival de Bande-dessinée de Solliès-Ville.

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Blueberry, Mister Blueberry, Couverture tome 24 © Dargaud / Moebius Production

 

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Pascal Orsini et Isabelle Giraud entoure Ricardo Vazquez, directeur de l’Hôtel des Arts, centre du département du Var © Marlène Pegliasco

A la rencontre de Moebius

Jean Giraud a bien connu les terres varoises puisqu’il s’est rendu au Festival de bande-dessinée, à Hyères en 1979 et 1986, et à Solliès-Ville, régulièrement de 1990 à 1998. Il reçut même un prix pour Mister Blueberry et un prix d’honneur à l’occasion des dix ans du festival en 1998. Les oeuvres exposées sont des planches originales, provenant de la collection personnelle d‘Isabelle Giraud. Le parcours de l’exposition suit un ordre chronologique et permet de voir l’évolution du trait et des univers de Jean Giraud. Au rez-de-chaussée, les deux premières salles sont consacrées essentiellement à ses débuts. Blueberryincarne le héros interne. Cet homme, aux allures de cowboy, évolue d’un dessin en noir et blanc vers une palette bleutée et ocre. Notons dès à présent que les divers êtres créés par Jean Giraud sont une part de lui-même et que ce génial dessinateur colorait régulièrement ses planches. La série de Blueberry comporte une trentaine d’albums, une série servant d’apprentissage dans l’univers de la bande-dessinée. « Blueberry, c’est la série qui me donne une identité dans le monde de la bande-dessinée » confiait Jean Giraud, qui , à cette époque, signait ses dessins « GIR ».  Le décor est infusé, proche de l’art du far-west. Amoureux du Mexique, pays qu’il visite en 1956 et 1968, il s’inspirera des paysages semi-arides de ce pays sud-américain pour les décors des aventures de ses héros.« Jean était surtout un très grand voyageur dans sa tête. Il nous a amené des univers singuliers, il lui suffisait de regarder très peu de choses pour qu’il parte en voyage » explique Isabelle Giraud. Blueberry a fait l’objet de plusieurs adaptations cinématographiques, dont Blueberry, l’expérience secrète avec l’acteur Vincent Cassel. Ceci n’est qu’un exemple parmi les multiples projets artistiques qu’il suscita.

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Blueberry, Ombres sur Tombstone,planche 34, tome 25 © Dargaud / Moebius Production

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Incal, la cinquième essence, planche 1 tome 6 © Humanoides associés / Moebius Production

« Très jeune, vers 14/15 ans, sa mère l’amenait au cinéma voir des westerns tandis que son père lui offrait des livres de science-fiction » raconte Pascal Orsini. Voici donc le socle de son inspiration, des univers fantastiques qui prennent forme dès la salle 2. Métal Hurlant, la Déviation, The Long Tomorrow et la série  « L’Incal », composée de sept albums publiés entre 1981 et 1988 avec le scénario d’Alexandro Jodorowsky, montrent des planches comme autant de voyages intérieurs. L’alchimie, très spécifique à Jean Giraud, s’établit sous la forme de cette introspection et donne une dimension ésotérique à son travail. Les prémices de Moebius apparaissent dans ces dessins avec les caractéristiques de sa signature: le goût pour le fantastique, l’humour et la fiction. Notons aussi qu’il signa ses dessins rétrospectivement: en effet, en 1962, Moebius ne s’était pas encore déclaré pourtant, sur le dessin ci-dessus, nous voyons marqué « Moebius 1962 ».

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The Long Tomorrow, planche 1 © Humanoides associés / Moebius Production

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Le vestibule invite à une véritable intropection d’un auteur sur lui-même. Inside Moebius (2000-009) est une sorte de journal intime où Jean Giraud confie ses intentions. « Très vite, j’ai senti la nécessité de me reproduire de façon caricatual…Je voulais que cette série dInside Moebius soit la plus réjouissante possible » précisa le dessinateur. Tout au long de sa carrière, Jean Giraud s’est représenté à sa manière. Il utilisa des miroirs pour capter des expressions et les confier à ses personnages, technique employée par nombres de dessinateurs. Devenant son propre modèle, toutes les facettes de l’expression humaine se dévoilent… Une mise en abîme où le héros est soi et où il convoque les personnages qu’il invente, d’autres projections de lui-même.  » Il y a une espèce de dualité très intéressante. Jean cherche à faire son auto-analyse. Inside Moebius est vite devenu son œuvre autobiographique , un dialogue avec lui-même » préciseIsabelle Giraud. Au fond du vestibule, un bunker devient le refuge dans lequel Moebius se réfugie lorsque ses personnages l’envahissent de trop.

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Inside Moebius, couverture tome 3 © Moebius Production

 

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Inside Moebius, couverture tome 5 © Moebius Production

La salle 3 présente des séries sur des travaux liés à la littérature : La Divine Comédie, chef-d’oeuvre de la littérature florentine écrite au XIVe siècle par Dante Aligheri -précisément le passage Le Paradis, L’Alchimiste de Paolo Cuelho ainsi qu’une série sur Venise et des belles pièces sur une interprétation personnelle de la mythologie. Nous abordons ici des œuvres différentes autant sur le sujet que sur la forme esthétique. Les couleurs sont très douces. Les dessins se composent de trois plans et la lumière arrive de l’arrière-plan sans éblouissement. Commande italienne de 1978, La Divine Comédie s’inspire de l’édition que le peintre Gustave Doré illustra de 1861 à 1868. Notre regard plonge dans chaque dessin où la profusion de détails impressionne. Jean Giraud était myope, ce qui explique ce sens du détail, lui qui avait des loupes à la place des yeux. Ses dessins supportent l’agrandissement et permettent d’entrer dans son espace. La Divine Comédie prend une dimension cinématographique en compilant le texte et les dessins de Jean Giraud.

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Série sur Venise ©Marlène Pegliasco

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L’Alchimiste, © Moebius Production/Paulo Coelho

En face de cette salle se trouve une pièce exposant quelques revues sur les débuts de Jean Giraud : numéro 1 de Métal Hurlant, ses contributions pour Coeurs Vaillants, Pilote, la série pour la marqueautomobile Citroën qui préfigure Le Monde d’Edena et quelques dessins préparatoires pour le film Abyss de James Cameron (1989). La bête des profondeurs du film a gardé l’énergie du dessin initial, un dessin qui révèle l’imagination de Jean Giraud en créant un animal vivant avec la luminescence alors qu’il n’explora jamais les profondeurs marines. Il dessina aussi quelques scènes du Cinquième Elémént, film de Luc Besson (1997). Nous pouvons aussi découvrir un film intimiste dans lequel Jean Giraud a accepté de joué son propre rôle. Réalisé en 2010 pour l’expositn de la Fondation Cartier et décomposé en deux fois quatorze séquences, ce film évoque l’oeuvre classique et personnelle du dessinateur, ponctué de lectures de textes choisis par Damien Petitgros.

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Moebius, création pour Abyss © Marlène Pegliasco

moebiusLes jardins d’Edena, le Monde d’Edena, tome ?  © Casterman, Moebius Production

Le trait fin et minutieux continue de créer des mondes abstraits, surnaturels et démentiels. Traverser les salles du premier étage revient à pénétrer une oeuvre colossale peuplée d’êtres stupéfiants. Le monde d’Edena est né après une commande publicitaire commandée en 1983 par la marque automobile Citröen. Dans une planète, deux héros pénètrent dans divers espaces, dans une recherche identitaire. L’oeuvre est adapatée en série, quasiment entièrement croqué dans son carnet dans le vol qui le mène de Paris – Tokyo. Les dégradés de couleurs exaltent le récit. Posées directement sur les planches originales, Jean Giraud ose malgré e risque, car rater une couleur revenait à détruire une planche. Les techniques employées sont diverses: encres de couleurs, aérographe en dégradé avec positionnement de caches, gouache.

moebiusLes Réparateurs  © Casterman, Moebius Production

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The Nils’ son  ©Moebius Production

Dans la salle 5, au fond de cet étage, est présentée la série « 40 jours dans le désert B ». Un titre humoristique et mystique propre à Moebius. Jeu de langage en rapport avec le  verve « désherber », le héros est une variation d’Arzarch portant un grand chapeau. Un hommage aux paysages rudes du Mexique et un passage dans le désert de son travail d’artiste, dont le trait précis donne naissance à des dessins digne d’œuvres d’art. Ce recueil de 70 dessins est une sorte de vision dans laquelle on cherche des personnages, une recherche ludique à travers des détails géniaux, annonçant  l’instant d’après. Les dessins se lisent et se relisent plusieurs fois C’est vraiment là qu’on ressent l’inspiration du peintre Jérôme Bosch, dans ces lignes ondulées, ces petits personnages » précise Isabelle Giraud. Cette salle projette aussi une vidéo animée dont la musique fut composée par le fils du dessinateur, Raphaël Giraud. Celui-ci révèle « avoir essayé de faire quelque chose de spatial et d’éthéré afin de conserver l’esprit des dessins de mon père ». En entrantdans cette salle, on pénètre au coeur de la vie créative de Moebius. Intimiste et émouvante.

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moebiusAnya, planche 4 ©Moebius Production

Né en 1975, Arzach a accompagné toute la vie de l’artiste. Isabelle Giraud raconte: « Jean disait que c’était la personnalité la plus mystique, mi-homme, mi-extraterrestre avec ses cornes sous son chapeau; que son rôle était d’arpenter le monde, de réparer ses anomalies. C’est un personnage qui a pris plusieurs formes. Arzarch a commencé par être très vieux puis c’est rajeuni au fil de ses aventures. C’est un héros très éthérique. » Le personnage inspira le réalisateur Ridley Scott qui songea à en faire un film.

moebiusPlasme volant, la Faune de Mars, couverture  ©Moebius Production

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La chasse au Major ©Moebius Production

Enfin, plongeons en l’an 3011 pour suivre les péripéties du Major Grubert , le créateur absolu, et de La Faune de Mars. « Ces animaux extravagants sont nés de l’habitude de Jean de crayonner sans cesse dans des carnets » explique Isabelle Giraud. Et à Pascal Orsini de rajouter: « Les dessins de Moebius ont un fond à la fois existentiel et fictionnel. Il disait « ce n’est pas parce qu’on ne le voit pas que cela n’existe pas ». Dans cette salle, une animation giph a été créée pour l’exposition par de jeunes passionnés. Les multiples dessins révèlent un esprit incroyable, un artiste en avance sur son temps dans la projection fantasmagorique, dans le trait élevant la bande-dessinée au rang de laboratoire créatif, dans la composition de chaque dessin où les dégradés de couleurs, les formes noires et blanches donnent vie à une inventivité hors pair, révolutionnant la manière de créer des histoires.

moebiusSalle présentant la Faune de Mars ©Marlène Pegliasco

Un testament artistique

Le propos de cette exposition a été d’isoler chaque création importante de l’oeuvre de Jean Giraud Moebius afin que chaque singularité s’en dégage et de donner de grans axes de repère dans sa prolixe création. En étudiant l’évolution dans le trait, la couleur, dans la distribution, chaque histoire développe son univers propre. Certains dessins se lisent come de véritables toiles, des peintures présentent pour elles-mêmes, avec une dextérité dans l’agencement des plans, une composition riche et fluide, une profondeur de champ constuite et scénique, des contrastes de couleurs chatoyantes et des clairs-obscurs constructifseurs clairs-obscurs. Un héritage classique, très académique mais qui montre les facultés créatives de cet homme, artiste à part entière. Ce génie de la ligne, passant de la figuration à l’abstraction avec autant d’habileté, composait aussi le scénario de certains ouvrages comme ceux d’Inside Moebius, et Arzarch. Camille Kotecki, qui travaille à Moebius Editions, nous parle de cet être: « J’ai eu la chance de connaître Jean Giraud et de le voir dessiner. C’était quelqu’un de très humble, de très créatif et toujours souriant. J’ai toujours été surprise qu’il puisse réaliser un dessin en si peu de temps. Il est l’un des plus grand artistes contemporains, à la fois artiste et artisan car il a crée un monde à lui peuplé de personnages qui, malgré sa disparition, continueront d’exister. » Accessible en famille, comportant une salle dédiée aux enfants, l’exposition « Inside Moebius. L’Alchimie du trait » montre bien comment un homme aux mille pensées, aux mille rêves, transforma du graphite en or, de la matière en une oeuvre artistique immuable.

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Série l’Alchimiste ©Marlène Pegliasco

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Série Inside Moebius © Marlène Pegliasco

INFORMATIONS PRATIQUES
Inside Moebius. L’Alchimie du trait
Jusqu’au 21 janvier 2018
Hôtel Départementaldes Art, Centre d’Art du Var
236, Boulevard du Maréchal Leclerc
83000 Toulon
Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h
Entrée libre
Plus d’infos sur l’Hôtel Départemental des Arts ici
Plus d’infos sur Moebius Editions ici